Généalogie(s) et transmission dans l’Antiquité

Compte rendu de la séance du 18 mai 2011, élaboré par les membres du laboratoire junior CiTrA.
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Cette journée d’étude se situe dans la continuité de la séance sur les transmissions dans le cadre familial. Nous voulions aborder les transmissions plus spécifiquement du point de vue des lignées, dynasties et héritages. La construction généalogique révèle, ou a pour but, une certaine manière de transmettre. L’évaluation du temps dans la Sparte archaïque par l’établissement de généalogies, les affaires d’héritage autour de Marc Aurèle ainsi qu’une mise en parallèle de la Bibliothèque d’Apollodore avec le genre des Généalogies classiques sont ici trois approches de cette problématique.


Trois intervenants étaient présents :


Nicolas Richer (ENS de Lyon), « Temps et généalogie à Sparte à l’époque archaïque »

Résumé de l’auteur :

Les datations traditionnelles des principaux événements de l’histoire de Sparte survenus à l’époque archaïque sont sujettes à caution. Il s’agit notamment des dates des guerres de Messénie et des dates de règne des rois de Sparte.
Les données littéraires transmises par Pausanias méritent sans doute d’être corrigées, notamment en fonction de données archéologiques, au nom d’une cohérence d’ensemble des événements.
Pour justifier une correction des indications fournies par Pausanias, il faut tâcher de comprendre comment ses indications ont pu être faussées, pour les utiliser à bon escient et tâcher d’aboutir à une chronologie absolue cohérente en elle-même, et bien reliée à des périodes plus récentes et plus sûrement datées.

La question de la chronologie est essentielle pour comprendre la logique de certains événements et institutions, comme l’éphorie. Des ouvrages sur la Méditerranée archaïque, comme celui dirigé par Roland Étienne, La Méditerranée au VIIe siècle av. J.-C. Essais d’analyses archéologiques (Paris, 2010) utilisent les données de l’archéologie, en particulier celles de la céramique, comme outil de datation. Le point de vue adopté ici est celui de l’historien attaché à la lecture des textes, mais qui ne peut pas négliger les apports de l’archéologie.

1. Sources archéologiques et sources littéraires

Il faut sortir d’un raisonnement circulaire qui voudrait dater les éléments présents dans les textes par l’archéologie, laquelle a elle-même besoin des textes pour être rétablie dans un contexte historique. Pour en sortir, il faut trouver certaines alternatives ; l’utilisation des données astronomiques, comme l’éclipse de 585 av. J.-C., en est un exemple.
Quand on possède des textes sur la fondation ou sur la destruction d’une ville, et quand les données textuelles fournissent un cadenas fondé sur l’astronomie, les données textuelles et archéologiques peuvent être mises en parallèle. Par exemple, les dates de fondation de colonies siciliennes fournies par Thucydide et Eusèbe de Césarée peuvent être combinées à des données archéologiques obtenues grâce aux céramiques.
Selon Jean Ducat (« L’archaïsme à la recherche de points de repère chronologiques », BCH, 86, 1962, pp. 165-184) . Toutefois, les sociétés pouvaient-elles vivre dans l’imprécision ? Des lieux de mémoire existaient, de même que des supports matériels situant les faits dans le temps.

2. Les moyens de conservation du temps

En l’absence de support matériel suffisant, des confusions sont possibles, donnant lieu à une double datation, une haute et une basse. Le recours à la généalogie est un moyen de datation. Il existe des catalogues généalogiques retranscrits à l’époque classique, comme chez Hérodote, (Histoires VII, 204 / VIII, 131), présentant une liste d’hommes qu’il dit avoir été rois de Sparte. Le souvenir des généalogies était ainsi entretenu ; la nature des origines familiales devait être connue dans la famille des rois, mais aussi dans d’autres groupes. C’est à partir de 60 ans que l’on peut être géronte ; il faut donc également des repères chronologiques clairs que les individus puissent s’appliquer à eux-mêmes. Les Anciens pouvaient également dater des événements à l’aide du nombre d’années d’exercice d’une fonction, comme le fait Thucydide, datant avec précision le début de la guerre du Péloponnèse à l’aide d’une prêtrise (Histoire de la guerre du Péloponnèse, II, 2, 1 / IV, 133, 23). Enfin, dans la liste des traités antiques, le plus ancien connu (VIe s. av. J.-C.) mentionne une trêve de 100 ans, ce qui suppose une possibilité de mesurer le temps sur la longue durée. Dans les pays où les saisons sont marquées, on peut identifier les années, ponctuées de célébrations religieuses à dates précises (cf. les travaux de M. Caveing). Les fêtes sont fixées par des phénomènes astronomiques (Hérodote ; Hésiode, Les travaux et les jours).
Les sources textuelles utilisées pour la Sparte archaïque sont des œuvres comme celles d’Hérodote, de Thucydide et de Pausanias, mais également la Chronique d’Eusèbe de Césarée, qui a mis en cohérence les données chronologiques qu’il avait pu trouver. Les listes de rois ne sont pas un moyen parfait de datation absolue, mais elles permettent de retrouver les origines d’une institution comme l’éphorie.

3. Le cas de l’éphorie de Sparte

Les sources grecques attribuent sa fondation principalement à Lycurgue ou à Théopompe. Une liste d’éphores (fragments de Timée) justifie cette alternative, mais deux problèmes se posent : attribuer le début de l’institution à l’un ou à l’autre personnage, et pouvoir les situer dans le temps. On ne sait pas quel a pu être l’usage de cette liste, ni si le premier éphore y figurant, ni si le premier éphore y figurant, Elatos, contemporain de Théopompe, est aussi celui qui a vu naître l’institution. Lycurgue serait situé vers 885 d’après Plutarque, qui daterait l’éphorie de 755 environ, sous Théopompe. La proximité de la date de fondation de l’éphorie mentionnée dans la liste avec la date de la fondation de Rome a pu toutefois faire douter les historiens de la validité de cette liste (Sparte est régulièrement mise en parallèle avec Rome). Chez Pausanias, on trouve aussi cette date haute. Ses indications sont précises et remontent à Théopompe, qu’il place parfois dans la seconde moitié du VIIIe siècle. Mais la chronologie de Pausanias n’est pas toujours cohérente et, ici, est erronée ; il a pu utiliser une liste de rois aux durées d’exercice trop longues, de 40 ans en moyenne. Si on raccourcit cette durée (V. Parker, "Some Dates in Early Spartan History", Klio 75, 1993, on peut abaisser la date de naissance de l’éphorie à 695-675 env., sous le règne de Théopompe, au début du VIIe siècle, et non au VIIIe. En croisant cette hypothèse avec les données fournies par Thucydide, on pourrait même aller vers la date de 691.

Discussion :

- C. Sarrazanas : Comment datait-on aux époques classique et hellénistique ? Les Spartiates reconstituaient leurs chronologies par les Olympiades ; ils avaient leur propre généalogie royale, et une liste d’éphores devait exister dès le VIe s.
- A. Contensou : Quels sont les lieux de mémoire évoqués ? Sanctuaire d’Apollon en Laconie, à Amyclées, où, chaque année, les Spartiates procédaient à l’ostension de l’armure de Timomachos, en célébration de l’incorporation d’Amyclées. Menelaion : Sud-Est de Sparte : renvoie à Ménélas, roi de Sparte. A l’époque archaïque, on y a édifié une pyramide. On y rendait un culte à Ménélas et à Hélène (des traces d’un palais mycénien ont été mises au jour sur le site).
- F. Jamen : Les généalogies se développent-elles pour asseoir un pouvoir, comme cela a pu être le cas en Egypte au Ier millénaire ? Les gérontes doivent présenter des raisons d’être prestigieux ; ils étaient sans doute souvent cousins d’un roi.


Yves Roman (Lyon 2), « Marc Aurèle et les siens. Affaires d’héritage »


Résumé de l’auteur :

L’héritage de Marc Aurèle était immense. D’un point de vue familial, c’était celui d’un goinfre, richissime, de quelques escrocs, richissimes aussi, et peut être d’un excentrique, Hadrien, selon une théorie récente, à discuter. Il se reconnaissait également comme l’héritier d’une lignée de philosophes stoïciens, tous, ou presque, condamnés à mort, ou contraints au suicide par le pouvoir dans les décennies passées. S’affranchissant de multiples contraintes, aux alentours de sa dixième année, il voulut revêtir le manteau des philosophes et, comme eux, coucher par terre.
D’étonnantes transmissions, n’est-il pas vrai ?

On vient tout juste de comprendre comment fonctionnent les Pensées de Marc Aurèle. On a longtemps cherché une théorie générale dans ses écrits ; or il n’y en a pas. Une source importante concernant l’empereur est l’Histoire Auguste ; mais c’est un texte du IVe prétendant dater du Ier s. ap. J.-C., à manipuler avec précaution. Les renseignements les plus aboutis nous viennent de Dion Cassius, personnage très important, bon historien, bon fonctionnaire, ami personnel de Sévère Alexandre, et de Fronton, maître de Marc Aurèle.
P. Hadot donne une biographie assez bonne selon Y. Roman, mais qui semble directement inspirée d’un savant allemand du milieu du XXe siècle. F. Des Boscs-Plateaux fournit quant à elle des outils de compréhension de la politique de cette époque.
Ce qui nous intéresse ici, c’est la transmission d’un patrimoine à la fois matériel et philosophique, au sein de la famille des Antonins, comme dans les familles philosophiques chères à Marc Aurèle.

La famille

La famille de l’empereur philosophe présente encore des zones d’ombre. Dans les Pensées pour moi-même (I, 17, 3), Marc Aurèle mentionne la « compagne de [son] grand-père », le mot grec évoquant en fait aussi la concubine (pallakè). On admet que M. Annius Verus est ce grand-père paternel ; il appartient à l’aristocratie enrichie sous l’Empire dans la briqueterie (on sait qu’il possédait des figlinae). C’est une famille originaire de Bétique (Ucculi). Le fils aîné, M. Annius Verus, le père de Marc Aurèle, épouse Domitia Lucilla Calvisia Minor. Le mariage est richissime, mais entaché par le grand-père de la mariée, Cn. Domitius Afer, originaire de Nîmes. Ses dons d’orateur ont été mis au service d’accusations douteuses. Il obtient la condamnation de Sextus Curvius, qui se suicide ; ses deux fils sont adoptés par Afer. Lorsqu’il meurt brutalement, c’est un testament oral fait 18 ans plus tôt, et qui désignait ses 2 fils adoptifs comme héritiers, qui s’applique. Ces derniers se livrèrent à une remarquable manipulation pour récupérer l’argent de la famille d’une de leurs femmes (voir le Jeune, Ep. VIII, 18). Cn. Domitius Lucanus, un des deux frères, avait en effet épousé Curtilia Mancia, dont le père détestait le gendre et avait affirmé qu’il lèguerait sa fortune à sa petite-fille (la fille de Lucanus et de Curtilia) si elle était émancipée. Le grand-père mort, la fille, émancipée par son père, devient riche. Mais les deux frères gérant leurs biens en commun, Cn. Domitius Lucanus a fait adopter sa fille par son frère pour récupérer son patrimoine. Cette jeune fille, fille de Lucanus, nièce puis fille adoptive de Tullus, est la grand-mère de Marc Aurèle.
Les débats portent également sur deux fragments épigraphiques qui ont été trouvés sur la via Appia aux XIXe et XXe siècles. Ils constituent ce que l’on appelle le testament « de Dasumius ». Ce nom vient de l’interprétation donnée par Mommsen, à savoir que l’héritière de premier rang étant une Dasumia, le testateur serait un L. Dasumius Hadrianus, membre de la famille d’Hadrien en Espagne, proconsul d’Asie sous Trajan en 106-107. Cousin d’Hadrien, il est lié d’une manière qu’on ignore à Marc Aurèle, dont la famille prétendait descendre d’un héros nommé Dasumius. Mais le second fragment a balayé tout ce qu’avait proposé Mommsen. Selon W. Eck, le testateur serait le fils adoptif de Domitius Afer, le même que chez Pline. On identifierait les noms d’Aelia Domitia Paulina sœur d’Hadrien, ou bien de Domitia Paulina, mère d’Hadrien, et le nom d’Hadrien lui-même. Elle serait la même personne que Domitia Lucilla Maior, grand-mère de Marc-Aurèle selon G. di Vita-Evrard, mais pour Yves Roman, c’est impossible.
Du côté maternel de Marc Aurèle, Catilius Severus, l’arrière grand-père maternel joue un rôle important. Son nom est un des premiers que Marc Aurèle a adoptés. On pense qu’il était originaire de Bithynie, donc d’origine orientale. Des indices tendent à confirmer indirectement cette hypothèse, comme le fait que la mère de Marc Aurèle écrivait très bien le grec. Il est possible que le grec ait été sa langue maternelle.
Qu’en est-il du lien avec Hadrien ? Marc-Aurèle n’en parle jamais. Ces silences sont très intéressants car ils sont liés aux épisodes de la succession d’Hadrien. Ce dernier savait par les astres qu’il allait mourir en 138 : il adopte Aelius Caesar, malade. Yves Roman pense qu’il l’a adopté pour qu’il meure à sa place (les prédictions disaient que « César » allait mourir), naturellement ou non. Puis il y a eu urgence ; Hadrien a adopté Antonin à condition qu’il adopte lui-même Marc Aurèle.
Au contraire, Marc Aurèle parle d’Antonin et en dresse un portrait extraordinaire. Ce dont les Romains rêvaient, c’était de stabilité et de paix. Pour son successeur, il a constitué un modèle d’équilibre et de bonne gestion.

Le précepteur
Fronton entretient une relation particulière avec Marc Aurèle. Ad Ant. Imp. I, 3 : affaire des perles de Matidie. Faustine devait être héritière de premier rang de Matidie. Le testament de celle-ci n’est pas conforme à la Lex Falcidia, qui veut que les testateurs laissent au minimum un quart du patrimoine aux héritiers. On ne veut pas que les perles de Matidie soient dispersées, mais Fronton souligne que c’est un problème si Faustine les rachète. Le ton est d’une grande politesse, mais aussi d’une grande fermeté. Fronton joue également un rôle majeur dans les discussions littéraires, notamment dans les relations entre philosophie et rhétorique. Yves Roman croit que le rêve de Fronton serait de détourner en partie Marc Aurèle de la philosophie pour le convertir à la rhétorique.

L’héritage philosophique fait de Marc Aurèle un personnage complexe. Il a découvert et adopté la philosophie d’Epictète. Marc Aurèle se reconnaît comme l’héritier de toute une série de philosophes que la tradition avait écartés des discussions, en particulier des stoïciens exécutés, contraints au suicide ou exilés.
Marc Aurèle est au croisement de deux héritages, d’une part celui de la famille, d’autre part, celui de la philosophie. Il y a eu un virage vers le stoïcisme impérial. Marc Aurèle se conduit comme un bon stoïcien, faisant son examen de conscience. Il écrit la nuit, en grec, fait ses exercices : il prend un point et il écrit ce qu’il pense ; puis il passe au point suivant. Il n’y a donc pas d’organisation dans ses Pensées, pas d’harmonie ; l’ensemble est morcelé.

Conclusion : Marc Aurèle en tant qu’héritier des membres de sa famille utilise sa fortune pour faire ce qu’il a à faire, et il pratique la philosophie comme il le veut, ayant adopté un certain héritage stoïcien. C’est pour lui une sorte de devoir d’État.

Discussion :

- F. Jamen : La parenté a-t-elle la même signification qu’aujourd’hui ? Non. Les règles romaines veulent que ce soient d’abord les pupilles qui passent en premier, puis les clients. L’individu qui ne respecte pas ces règles est politiquement mort. Les liens familiaux cependant jouent un grand rôle, notamment à la fin de la République : en changeant de parti politique ou en changeant de bord, on change de femme.


Antoine Contensou (ENS de Lyon), « La Bibliothèque d’Apollodore, héritage des Généalogies littéraires ? »

Résumé de l’auteur ;

Les textes grecs et latins témoignent de l’écriture et de la diffusion, aux VIe et Ve s. av. J.-C., de plusieurs ouvrages en prose connus sous le titre de Généalogies. Les fragments de ces textes présentent de nombreux points communs dans leur structure, leur écriture, le sujet qu’ils abordent, etc., si bien que l’on peut parler des généalogies en tant que genre littéraire, dont on peut dégager un certain nombre de caractéristiques génériques.
Or, environ sept siècles plus tard, le célèbre manuel mythographique grec connu sous le nom de Bibliothèque d’Apollodore mentionne fréquemment ces antiques Généalogies et leurs auteurs. Il présente en outre de nombreuses analogies avec les fragments connus de ces ouvrages. La présente communication se penchera sur la transmission des Généalogies classiques en tant que genre littéraire, en se demandant en quoi la Bibliothèque peut ou non être considérée comme un avatar de ces Généalogies.

Comment les traits génériques des Généalogies en tant que genre littéraire se sontils transmis ? La Bibliothèque est un manuel mythographique daté de la fin du IIe siècle et début du IIIe siècle ap. J.-C. Quels sont ses liens avec les Généalogies des VIe Vesiècles av. J.-C ? Celles-ci, Histoires ou Généalogies, sont représentées par plusieurs auteurs, comme Hécatée de Milet, Acousilaos d’Argos, Phérécyde, ou Hellanicos de Lesbos. En quoi sept siècles après pouvait-on voir la Bibliothèque comme un avatar de ces textes relevant d’un même genre ? Ces textes sont parvenus sous forme de fragments ; la Bibliothèque n’est pas non plus parvenue complète.

1. Choix d’écriture

Les généalogistes sont souvent nommément mentionnés dans la Bibliothèque, en particulier Phérécyde (13 fois) et Acousilaos (9 fois). Il faut toutefois manipuler ces chiffres avec précaution : un auteur pouvait suivre de près un de ses prédécesseurs sans pour autant le mentionner.
La structure est difficile à mettre au jour compte tenu de l’état fragmentaire des sources, mais elle semble généalogique. Elle présente des descendances mythologiques. Selon Denys d’Halicarnasse les auteurs devaient traiter leur matière par nation et par cité. C’est aussi le plan de la Bibliothèque d’Apollodore, qui s’inscrit dans la lignée des Généalogies classiques. L’organisation est d’ailleurs si nette qu’elle a pu servir à reconstituer la collection de fragments des Généalogies. Tout laisse penser que la Bibliothèque s’est inspirée des Généalogies, et ce, d’autant plus que c’est une démarche assez originale à l’époque impériale, où les récits sont découpés en tranches (voir Hygin, Fabulae). Apollodore choisit un plan bien particulier, devenu rarissime à son époque et qu’il applique parfaitement systématiquement, et dont il sait qu’il renvoie à un genre et à une époque donnée, les Généalogies du Ve siècle.

En ce qui concerne les choix d’écriture, là aussi la prudence est de mise, du fait du caractère fragmentaire des textes qui nous sont parvenus, et de l’incertitude quant au respect de la littéralité des citations d’origine. On peut néanmoins constater l’emploi de la prose, original au VIe s. av. J.-C. (Clément d’Alexandrie, Stromates VI, 2, 26, 7). Ensuite, l’écriture au présent de narration est, selon C. Jacob. « l’un des signes distinctifs du style des premiers historiens grecs » (C. Jacob, "L’ordre généalogique. Entre le mythe et l’histoire", in M. Detienne (dir.), Transcrire les mythologies (Paris, 1994), p.180). Les Généalogies ont par ailleurs une préférence pour des phrases simples. Voir Cic. de Or. II, 53 et Denys d’Halicarnasse, Thucydide 5, 4 / Thucydide 23 = Acousilaos T 9 Fowler. Ils refusent d’employer des images car ce sont des "assaisonnements". Ils cherchent une syntaxe simple, et ne veulent pas se distinguer par un style. Pour ces auteurs, le langage doit être un véhicule pour leur savoir. Il n’y a pas de recherche littéraire, pas de descriptions, pas de dialogues. Apollodore prend un risque en adoptant un style d’une platitude extrême, mais c’est une marque générique. Ses choix d’écriture sont proches des Généalogies du VIe s. Il adopte les caractéristiques du genre.

2. L’écrivain face à sa matière

La matière traitée est identique dans les Généalogies du VIe siècle et dans la Bibliothèque, à savoir les mythes grecs, de l’origine du monde et des Dieux. Ce choix est signifiant. Selon C. Jacob, le genre même de la généalogie implique que l’on remonte aux origines. Acousilaos par exemple commence à l’origine du monde et s’arrête à la génération de la guerre de Troie. Il n’y a pas de continuité entre les auteurs ; chacun reprend sa narration depuis les origines.
La posture adoptée par les généalogistes face à la matière traitée est une nouveauté au Ve s. Les poètes se faisaient les interprètes du divin pour les Humains (voir la Théogonie d’Hésiode) ; les généalogistes se posent en particuliers, et non en traducteurs de la divinité (Clément d’Alexandrie, Stromates VI, 2, 26, 7). On n’a pas de preuve de cela dans la Bibliothèque, texte anonyme prêté à Apollodore. Selon l’exemplaire de Photios (IXe siècle), il semble que le texte commençait avec une épigramme qui rejette la tradition de la poésie grecque et disqualifie la poésie dans la mythologie (cf. Photios, codex 186, 142 a-b). On trouve par ailleurs quelques passages à la première personne. Le texte semble donc s’inscrire dans la même démarche.

Ces textes deviennent alors des objets de réflexion rationnelle. Ils « corrigent » (Flavius Josèphe, Contre Apion I, 16) les récits. Acousilaos corrige Hésiode par exemple (Bibliothèque II, 1, 1, 5). Le style dépouillé et neutre aide à en faire un genre métatextuel, de littérature critique. La différence avec les généalogistes classiques est que, pour Apollodore, ses prédécesseurs du VIe siècle sont devenus des autorités, donc il les met sur le même plan que les poètes qu’il critique. Il ne les considère plus comme des travaux critiques, ce qu’ils voulaient être, mais comme des sources primaires.
Les auteurs emploient un parti pris. Ils évitent tout effet de mimèsis. Leur récit est complètement dépouillé de tout ce qui n’est pas nécessaire. La véracité des faits n’est jamais remise en cause et il n’y a pas de chronologie absolue. On essaie seulement de mettre en cohérence des récits ; l’écriture dépouillée va dans ce sens. On retrouve la même chose chez Apollodore. D’autres auteurs ont travaillé sur les mythes, en ont interrogé la cohérence, et ont tenté une chronologie, mais ce n’est pas l’objectif de l’auteur de la Bibliothèque. On n’a qu’une trame narrative, qui montre un mythe nu. On veut se détourner des « vers bavards » (épigramme de l’édition de Photios).

3. La pensée généalogique comme grille de lecture du monde

Il semble que les Généalogies classiques aient eu un ancrage local important. On sait que les mythes grecs ont longtemps servi d’arguments dans le domaine politique. Athènes, pour justifier ses revendications sur Salamine, a par exemple utilisé des passages de l’Iliade qu’on a dits insérés par Pisistrate ou Solon. Pour Acousilaos, le premier homme, Phoronée, est Argien, comme lui, ce qui lui permet implicitement de revendiquer une ascendance des Argiens sur les autres peuples. Dans la Bibliothèque il semble que cet aspect-là soit perdu. Le monde contemporain est peu évoqué. Lorsque des accents locaux se font sentir, c’est peut-être davantage parce que l’auteur suit en fait certains généalogistes classiques. Les quelques accents mis sur Argos ne sont peut-être que des passages inspirés d’Acousilaos.
Les généalogies classiques avaient aussi une fonction de grille de lecture pour penser le monde par les toponymies, les divisions et parentés ethniques présentes dans leurs textes. Pour chaque peuple, chaque cité, il y a un nom donné, créant ainsi une sorte de cartographie du monde contemporain, sur le mode métaphorique. Hécatée de Milet était d’ailleurs généalogiste et géographe. La généalogie serait donc la « représentation raisonnée d’un espace » (C. Calame cité par C. Jacob, « L’ordre généalogique »…, n.100 p.243).
Par l’ancrage local et l’aspect cartographique, les Généalogies peuvent donc varier d’un endroit à un autre. Or, chez Apollodore, les généalogies sont figées, elles ont un statut définitif, encyclopédique, se veulent une trace quasi « fossilisée » des choses (Jacob 1994, p.424). C’est en tout cas ce qu’affirme l’épigramme. Il n’y a pas de volonté cartographique du monde contemporain, mais plutôt d’une synthèse panhellénique.
C’est le point où Apollodore et les généalogistes diffèrent. Les généalogies d’Apollodore existent pour elles-mêmes. Elles ne représentent plus un espace mais concernent des récits. Polybe avait une idée méprisante des généalogistes, qui ne faisaient à son goût que répéter ce qu’avaient dit leurs prédécesseurs. C’est la raison pour laquelle il avait choisi l’Histoire, véritable éducation du lecteur quand la Généalogie n’est qu’un plaisir simple. La Bibliothèque échappe selon A. Contensou à cela car c’est un livre d’érudition, qui rejette le style ; elle est objet de culture pour les Grecs.

Conclusion : Les ressemblances sont nombreuses entre la Bibliothèque et les Généalogies classiques. La Bibliothèque serait la Généalogie par excellence. Les 700 ans ont modifié la donne ; on a désormais un ouvrage ayant synthétisé les récits des Grecs, un objet métacritique.

Discussion :

- Qu’y a-t-il entre les Généalogies classiques et la Bibliothèque ? Peu de choses, rien qui s’apparente vraiment à la Généalogie. Ce n’est pas uniquement dû aux lacunes de la documentation. Les auteurs cités dans la Bibliothèque sont anciens ; peu sont d’époque hellénistique, et aucun d’époque romaine.
- Nicolas Richer souligne que le souci de classer les choses fait penser aux Fastes d’Ovide. Peut-on faire un rapprochement ? De même avec Pausanias ? Pausanias classe les éléments géographiquement. Il est utile par la collection de variantes locales. Il ajoute qu’il y a peut-être également une mutation intellectuelle chez Diodore de Sicile, qui annoncerait le projet d’Apollodore. Cf. 1e mot de l’épigramme qui introduirait la Bibliothèque : manifestation d’ordre culturel qui renverrait à un temps figé.
- Yves Roman s’interroge sur le sens à donner aux Historiai par rapport aux Généalogies, et le lien par exemple avec Hérodote. La différence entre les Grecs et les Romains serait-elle que les premiers analysent l’histoire, et les seconds se l’approprient, la remanient ? Y a-t-il un décalage chronologique des Romains ? Enfin quelle est la relation de l’approche « fossilisée » avec la chorographie de Strabon ? N. Richer précise que historia peut être aussi mis en relation avec histôr, le témoin, celui qui dit ce qu’il a vu. Voir Catherine Darbo-Peschanski.