Les chemins de l’Antiquité. Voies de communication, cartes, imaginaires

Compte rendu de la journée d’études du 18 octobre 2010, élaboré par les membres du laboratoire junior CiTrA.
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Pour un grand nombre de nos contemporains, cartes et voies de communication sont indissociables : déplier une carte (ou mettre en service un GPS) sert à trouver un itinéraire. Pourtant, une carte ne saurait se limiter à cet usage pratique : une carte dit bien plus que le chemin à suivre, invite à se pencher sur les représentations de l’espace qu’elle véhicule et donne accès à l’imaginaire spatial d’une société donnée. Qu’en est-il pour l’Antiquité ?
Cette séance du laboratoire junior CiTrA s’organisera comme un triptyque. Nous partirons des aspects les plus concrets et matériels : décrire les voies de communications (qu’elles soient terrestres ou maritimes), analyser les conséquences de la mise en place des voies de circulation en terme de transmission de valeurs, de savoirs.
Une fois ce socle établi, nous chercherons, dans un second temps, à aborder le problème dans une perspective différente, celui de la représentation concrète des voies de communication. Comment les hommes de l’Antiquité représentaient-ils les voies de communication, et au-delà, comment et pourquoi ont-ils commencé à cartographier l’espace ?
Pour finir, nous tenterons d’envisager les représentations mentales du chemin dans l’Antiquité, l’imaginaire de l’espace, tel qu’il peut être dégagé à partir des discours littéraires, artistiques ou techniques. Au terme de cette journée, nous voudrions aboutir à une réflexion globale sur les chemins dans l’Antiquité, du sens le plus concret au plus métaphorique.


Cinq communications ont été proposées :


Hamidou Richer (ENS Ulm), « L’espace d’une idylle : dynamisme et toponymie chez Théocrite »

Résumé de l’auteur : En se fondant sur l’étude du mouvement des protagonistes au cours de différents poèmes, cette étude visait à montrer que deux logiques concurrentes, le statisme et le dynamisme, traversaient la plupart des Idylles de Théocrite. Il est ainsi possible d’opposer des idylles où les personnages ne se déplacent pas, telles que Le Cyclope ou bien Les Magiciennes, à d’autres idylles où les personnages se déplacent, telles que les deux récits des Dioscures (Id. 22) ou bien les Thalysies, et dans lesquelles le déplacement semble obéir au schéma suivant : voyage - rencontre - agôn - poursuite de la route. Statisme et dynamisme semblent liés à la notion de plaisir, caractéristique de l’univers pastoral : les idylles « statiques » se déroulent dans un endroit agréable (une couche, une moelleuse prairie) tandis que par l’intermédiaire de l’agôn, c’est sur le plaisir pris à un spectacle qu’insistent les idylles « dynamiques ». Enfin, une hypothèse est avancée à propos de Thyrsis : si l’on comprend Chromis de Libye comme étant une référence au Chromios célébré par Pindare dans la première et la neuvième Néméenne, alors une référence au mythe de Cyrène est possible avec la mention du Pénée et du Pinde (I, 67), tels qu’ils figurent également dans la neuvième Pythique de Pindare.

Hamidou Richer s’est donc intéressé à la dialectique du statisme et du mouvement dans les Idylles de Théocrite. Univers dédié à un plaisir continu et ininterrompu, la pastorale se définit a priori par le statisme de ses personnages, manifeste dans la posture de repos qu’ils adoptent parfois. Toutefois, le mouvement n’est pas absent de certaines idylles : voyages, rencontre, agôn, provoquent le déplacement des personnages et introduisent un dynamisme qui se définit comme « art de la rencontre en chemin ».
Par ailleurs, en brouillant les repères toponymiques de ses lecteurs - par un détournement des noms propres, habituellement assimilés aux lieux réels, et une utilisation des noms communs, qui ne permettent pas d’identifier un lieu - le poète interroge le rapport entre réalité et fiction au sein du poème. Il pratique une « esthétique de l’égarement », qui reconstruit une géographie littéraire et mythique à partir du monde réel, dans le cadre de l’Idylle.


Camille Thiel (Université de Strasbourg), « Le voyage en mer chez Augustin d’Hippone »

Résumé de l’auteur : Dans la journée d’études consacrée aux « chemins de l’Antiquité : voies de communications, cartes, imaginaires », cette présentation entendait aborder les aspects concrets liés aux voies de communication dans l’Antiquité, en analysant un exemple précis, celui des voyages en mer chez Augustin d’Hippone. Le corpus considéré est celui des nouvelles Lettres d’Augustin (ou « lettres Divjak »). Il s’agissait d’apporter quelques compléments à une bibliographie déjà bien balisée, et de cerner, à travers un exemple, qui sont les personnes, quels sont les objets qui circulent par les voies de communication maritimes et quelles sont les raisons de cette circulation.

Ce corpus d’une trentaine de lettres ne permet d’analyser les techniques et conditions de navigation que de façon très marginale. En revanche, il est possible d’examiner toute une série de trajets en mer, accomplis non par Augustin lui-même (il n’a pris que deux fois le bateau pour de longs trajets), mais par les correspondants d’Augustin, les intermédiaires entre Augustin et ses correspondants, ou d’autres personnes encore. Dans ces lettres, Augustin ne décrit jamais précisément les trajets en mer. Cependant, transparaissent l’identité du voyageur, son statut social, les raisons et la destination du voyage. La mise en série de ces attestations s’avère fructueuse pour une analyse des trajets en mer chez Augustin dans les années 420-430.
L’étude a permis de dégager un total de 46 voyages en mer, avec pour destinations principales l’Afrique, l’Italie et l’Orient. Dans ces lettres, Hippone apparaît comme un port dynamique, interface entre son arrière-pays et le monde méditerranéen. Les raisons des voyages sont variées : les voyages commerciaux (par exemple, le commerce ultramarin des esclaves dans la lettre 10*), les missions confiées à des évêques auprès du pape ou de l’empereur, la circulation de lettres ou de livres. Il en va de même pour les voyageurs, qui appartiennent à différentes catégories de la société, avec une sur-représentation des clercs qui tient évidemment à la nature des documents étudiés.

Quelques points de conclusion ont été évoqués. Les « lettres Divjak » ne donnent pas un aperçu fidèle de l’état des trajets en mer au Ve siècle, mais un aperçu limité, vu par Augustin et son réseau de correspondants. Augustin donne à voir une Afrique qui a une place prépondérante dans l’Occident méditerranéen, et qui entretient des liens forts avec les autres centres économiques, politiques et religieux de l’Empire, notamment avec l’Italie, Rome (pour l’évêque de Rome), et Ravenne (pour l’empereur). Les échanges entre l’Afrique et l’Orient sont davantage des échanges à caractère religieux, ou « littéraires » : ce sont des liens d’amitié et de savoir qui se tissent entre Augustin et ses correspondants. Enfin, la carte des trajets en mer réalisée à partir de cet échantillon de lettres permet de mesurer une nouvelle fois l’ampleur du réseau d’Augustin à la fin de sa vie.

Selon Augustin, les voyages en mer sont dangereux et fatigants (voir la Lettre 122). Dans ces lettres qui rendent compte de la circulation des hommes, des écrits et des marchandises, depuis ou à destination d’Hippone, nous trouvons des allusions récurrentes aux voyages ou aux voyageurs en mer : Augustin donne cependant peu d’informations sur le trajet ou les conditions du trajet. Il porte son regard sur ceux qui voyagent, mais ne s’attache pas dans ces lettres à dépeindre les aspects concrets, matériels ou symboliques du voyage ou encore du chemin. Le voyage est avant tout l’occasion de resserrer des liens affectifs ou intellectuels. À travers cette correspondance privée, nous apercevons cependant la complexité des relations politiques et religieuses entre Afrique et Occident, et Afrique et Orient, au début du Ve siècle.


Christian Jacob (CNRS, EHESS), « La géographie des Anciens »

La communication de Christian Jacob, spécialiste de la cartographie ancienne (voir Géographie et ethnographie en Grèce ancienne, Paris 1990, et L’Empire des Cartes. Approche théorique des cartes à travers l’histoire, Paris 1992) avait pour visée d’indiquer quelques perspectives de recherche suivies, ou importantes à suivre, dans ce champ de recherche qui a connu un important renouvellement au cours des dernières décennies.
L’étude scientifique des cartes anciennes ou médiévales a été longtemps freinée par un problème méthodologique : aveuglés par l’illusion de la transparence, et la certitude qu’une carte ne faisait que retranscrire en termes graphiques des données objectives du territoire, les critiques refusaient à la carte le statut d’objet problématique. Ainsi, les grands manuels de géographie des années 1960-1970 rendaient compte de toute l’histoire de la cartographie sans se poser la question des principes de représentation mis en oeuvre dans la carte.
Le champ de la recherche cartographique fut alors profondément renouvelé, en particulier par les Anglo-Saxons ; Harley et Woodward (The history of cartography, Chicago 1987) relient l’étude des cartes à l’ensemble des sciences humaines, en faisant de la carte un objet problématique, opaque. La carte est alors reconnue comme un objet de pouvoir, un dispositif représentant des stratégies, des tactiques, des arrières-pensées, des conflits culturels, linguistiques ou raciaux.

1. Matérialité des cartes et structuration graphique.

La carte est un interface, qui contribue à mettre en relation les représentations du monde des usagers. Elle est un objet à explorer en lui-même, indépendamment des espaces géographiques qu’elle représente. Support d’un savoir encyclopédique, elle est aussi un instrument cherchant à entraîner une adhésion intellectuelle, politique ou spirituelle.
Un grand nombre de spécialistes ont cru accéder de manière quasi immédiate au contenu des cartes anciennes, sans avoir conscience de leur dimension idéologique, politique, culturelle. Leur lecture tendait à instaurer des parallèles entre les Grecs, les Romains et nous, et passait sous silence tout ce qui pouvait être de l’ordre de l’altérité. Ils échouaient donc à mettre en évidence la spécificité culturelle des cartes, et à questionner d’un point de vue anthropologique la cartographie ancienne.

Or, à partir du moment où l’on tente de comprendre la géographie ancienne dans ses propres catégories et ses propres langages, on se rend compte qu’il existait non pas une, mais des géographies : toute la recherche aujourd’hui vise à cerner les différences, les échanges et les variations entre toutes ces « géographies parallèles ».
L’idée du parallélisme des géographies, induit celle de la coexistence de différents savoirs non réductibles les uns aux autres : elle permet de se défaire d’une vision téléologique de la géographie, depuis la géographie mythique jusqu’à la cartographie scientifique moderne. Ces diverses géographies parallèles s’adressent à différents publics, et apportent des éléments d’intelligibilité du monde différents et complémentaires.
D’autre part, cette démarche permet de se rendre compte que ce n’est pas forcément la géographie scientifique qui infléchit le plus la représentation du monde par le grand nombre. Les cartes du musée d’Alexandrie étaient par exemple très peu diffusées et n’étaient pas considérées comme prédominantes.

  • Une géographie littéraire et mythique
    Il s’agit d’une géographie fortement attachée aux grands récits épiques et aux mythes fondateurs : l’Iliade, l’Odyssée, les Argonautes, les voyages d’Héraclès, ou encore celui des Danaïdes… Homère, Hésiode, les poètes tragiques façonnent dans leurs récits cette géographie plus verbale que matérielle, dont la tradition se perpétue à l’époque alexandrine (chez Callimaque et Apollonios), puis jusqu’au IIe siècle après J.-C.
    Cet espace non cartographique, mais littéraire, s’organise en fonction du lever du soleil, de la direction des vents, et non pas dans les termes quantifiables de la distance. La structuration spatiale et l’horizon proposé ont une valeur anthropologique : ils donnent du sens au monde humain, en permettant de situer l’humanité par rapport aux créatures merveilleuses (cyclopes, sirènes, lestrygons), et de questionner la nature des hommes mangeurs de pain.
  • Une géographie du voyage
    Il s’agit d’un autre type de géographie littéraire, liée au voyage et au parcours : les périégèses et périples, qui transmettent les savoirs empiriques amassés par des hommes voyageurs, marins, colonisateurs ou marchands. Ces ouvrages suivent un schéma narratif constant, organisant la connaissance selon les axes géographiques et ethnographiques. Le voyage se présente comme un fil continu ponctué d’étapes (accidents, lieux géographiques, peuples), qui permettent d’agréger des informations sur les paysages et sur les peuples rencontrés.
    Le genre se développe ensuite en donnant lieu à des compilations. Le voyage n’est alors plus empirique mais abstrait ou imaginaire : les auteurs reprennent à leurs prédécesseurs des récits, qu’ils commentent et articulent, pour former une unité géographique (par exemple, l’ensemble du bassin méditerranéen) : l’ouvrage apparaît alors comme une série de raccords entre des fragments littéraires et des fragments de périples.
  • La géographie des physiciens, mathématiciens et philosophes
    On la rattache à la figure fondatrice d’Anaximandre de Milet, disciple de Thalès (VIe siècle avant J.-C). Intéressés par l’ordre du monde, ces physiciens voulaient offrir un nouveau modèle d’intelligibilité pour l’ensemble du cosmos, différent de celui des poètes. La carte apparaît alors comme un instrument de rationalisation au même titre que la géométrie. Dans cet effort, on doit admirer l’audace et le courage intellectuel nécessaire pour s’arracher au point de vue humain et adopter celui des dieux, et d’autre part, recourir à l’abstraction pour dessiner une carte. Ce courant cartographique se retrouve à l’école platonicienne, chez Aristote (Dikéarque), Puis à Alexandrie (Ératosthène, IIIe siècle), pratiqués par des savants philosophes, intéressés par la géométrie, le calcul, l’astronomie : leur visée est alors de produire des dispositifs de calcul fortement géométrisés pour montrer que le monde est bâti selon des données mathématiques.

L’ensemble de ces discours se constituent de façon parallèle, mais n’étaient en rien imperméables entre eux. Ils pouvaient communiquer, comme le montre l’oeuvre de Denys le Périégète (IIe siècle après J.-C.) qui tente de les concilier dans la géographie qu’il propose.

2. Une réflexion ancienne sur la cartographie et ses usages ?

Le corpus de textes anciens évoquant les cartes est peu abondant.

  • Les fragments relatifs à Anaximandre
    Nous savons peu de choses de lui, si ce n’est que la carte qu’il avait conçue était circulaire, et qu’il utilisait un tronçon de colonne comme équipement didactique. Il considérait donc la Terre comme cylindrique : sur les côtés opposés de la colonne, se trouvait un monde vivant et un monde des Antipodes. Cette carte ne servait pas à voyager, mais était un objet théorique, abstrait, géométrique, qui a une efficacité d’ordre métaphysique.
  • Les textes d’Hérodote
    Dans le fameux épisode des Histoires (V, 49-51), où un ambassadeur des cités grecques s’entretient avec le roi de Sparte à propos d’une carte, on a longtemps considéré que la carte jouait le rôle d’un instrument stratégique, permettant de déterminer des décisions relatives aux affaires militaires. Il est toutefois nécessaire d’élargir les perspectives méthodologiques dans l’étude de ce passage très complexe, et qui dépasse le cadre de la géographie technique. Hérodote met en scène cette carte comme un instrument de tromperie et de duplicité. Il en fait un instrument sophistique, étroitement complémentaire du discours de celui qui commente la carte. Non dénué de sens politique, l’épisode met en question l’usage de l’objet et de la rhétorique qui y est lié.
  • La cartographie d’Ératosthène.
    Pour Ératosthène, la carte n’est pas une mappemonde, mais un dispositif d’abstraction, un "mobile immuable" selon la définition de Bruno Latour (La science en action, Paris 1989). Elle permet de transposer des informations locales, partielles, hétérogènes, hétéroclites, en matériau stable et intelligible selon un principe d’organisation universel.

En conclusion, Christian Jacob nous a invités à adopter des approches conceptuelles très larges de la géographie des Anciens. La considération des travaux les plus « scientifiques » ne doivent en rien conduire à laisser de côté des approches plus poétiques, littéraires ou magiques. Le regard des dieux que chantent les poètes, celui des oiseaux sur la terre, tel qu’en parlent les naturalistes, ou encore les traditions mystiques chamaniques, religieuses et philosophiques selon lesquelles l’âme peut voyager au-dessus de la terre et revenir ensuite dans le corps, sont des sources géographiques tout aussi valables et fécondes.
Le champ de la représentation de l’espace et de la cartographie est donc beaucoup plus large que la géographie au sens scientifique et technique du terme. En témoigne, pour finir, la diffusion des sphères célestes tridimensionnelles, ou bidimensionnelles (murs, fresques) chez les Romains : elles avaient pour fonction de décrire ce que verrait l’âme humaine qui arriverait à s’extraire du corps humain, et à monter très haut dans le ciel. La contemplation géographique est alors liée à toute une série de questions cosmiques, politiques et intellectuelles (Cicéron, Marc-Aurèle, Sénèque).


Laury-Nuria André (Ens Lyon, Paris X) « La figuration des voies de communication dans la peinture de paysage romaine : le cas des routes, ponts et ports dans les IIIe et IVe styles pompéiens »

La figuration des voies de communication, terrestres ou maritimes, n’attire pas d’emblée le regard du spectateur des fresques paysagères d’époque romaine. Toutefois, de nombreux exemples montrent que les Anciens portaient une grande attention au cadre et au lieu dans lequel la scène figurée se déroule (voir le paysage du chevrier de la Maison à la fontaine, conservé au musée de Naples, IVe style, ou encore la fresque de Pélias et ses filles, Pompéi, Maison de Jason, IIIe style). Il a donc paru pertinent à Laury-Nuria André, dans le cadre de cette journée sur « Les chemins de l’Antiquité entre cartographie et imaginaire », de reprendre le corpus pictural romain et d’analyser les diverses figurations de voies de communication au sein des représentations paysagères.
Dans les corpus des IIIe et IVe styles, un chemin, une route, un fleuve, un pont ou un port, offrent la possibilité d’une jonction entre deux espaces. Praticables et pratiqués, ces voies de communication deviennent alors le moyen de créer une dynamique spatiale au sein d’un espace paysager pensé comme contemplatif et statique.
La coexistence, au sein de cet espace pictural, de la fixité dans un décor immuable et d’éléments générateurs de dynamisme, doit être mise en rapport avec la définition même du paysage. Ce sont les dynamiques spatiales qui attirent le regard subjectif, qui permet précisément de construire la nature en paysage, comme « aspect » d’un pays que l’oeil peut embrasser dans son ensemble. Dès lors les voies de communication font d’un espace naturel un paysage, qui n’est plus seulement un décor charmant, écrin de la scène figurée, mais un acteur.
Replacé dans le contexte de la narration picturale, le paysage s’offre alors comme opérateur permettant une lecture de type herméneutique de la peinture analysée, fonctionnant ainsi d’une manière proche de nos conceptions de modernes bien qu’empruntant des moyens d’existence et des codes de la représentation propres à la culture antique hellénistico-romaine.

1. Cartographie des voies de communication figurées dans la peinture de paysage romain.

  • Les routes et les pont.

Corpus d’études : fresque de Pélias et de ses filles (Pompéi, Maison de Jason, IIIe style) ; fresque du musée de Naples, fresque du cavalier trouvée sous la basilique Saint-Sébastien à Rome ; 1ère scène de la fresque odysséenne de l’Esquilin ; frise 2 de la maison de Livie, Palatin ; monochromie noire du triclinium C de la villa Farnésine (Musée national romain) ; polychrome du cubiculum 16 de la villa Boscotrecase ; panorama paysagiste n° 1 de la maison de la Petite Fontaine ; vue d’un port, villa San Marco, Stabies.

  • Les rivages et les ports.
    Corpus d’études : Fresques odysséennes de l’Esquilin ; villas maritimes de la Maison de Lucretius Fronto ; panoramas paysagistes de la villa de la Petite Fontaine ; villas maritimes de Stabies : vue du Port de la villa San Marco.

2. Voies de communication et dynamique paysagère.

  • Pont et vision : vers une subjectivation du regard.
    Étude du paysage sacro-idyllique de la villa d’Agrippa Postumus (villa Boscotrecase), du panorama paysagiste n° 1 de la Maison de la Petite Fontaine, et du paysage sacro-idyllique de provenance inconnue, avec berger suivi de son bouc.

Dans ces paysages, le pont sert non seulement à relier les routes entre elles dans la réalité, mais participe encore à l’unité et à la cohérence de la représentation du paysage en reliant les plans de la peinture entre eux. Le travail également opéré sur les regards, interfaces assurant un processus de subjectivation de notre regard par la captation, apporte des éléments en faveur de l’importance et de la prise en compte de la subjectivité dans la représentation du paysage, et plus particulièrement à la période hellénistique comme le prouvent les premiers traités d’histoire de l’art écrit par Xénocrate d’Athènes, Antigone de Carystos ou Douris de Samos.

  • Rivages et perspective : une simple stylisation.

Les promenades des personnages empruntant les bords des ports contribuent à créer une dynamique, une unité et un sens à la composition du paysage, ici urbain.

3. Voies de communication et sémantique paysagère.

La narration des paysages mythologiques : le Polyphème et l’Andromède de la villa du Prêtre Amandus à Pompéi.
Les scènes mythologiques prennent place dans des décors paysagers qui en viennent à occuper une place aussi importante que celle de la narration de l’épisode mythologique représenté. L’importance des routes et des ponts prend un tour particulier non seulement dans la composition de l’image en tant que paysage, mais encore dans la narration des épisodes représentés.
C’est en effet par l’unité spatiale du paysage créé par les voies de communication que se construit l’unité narrative de l’épisode. La spatialisation ordonnant le paysage crée le rythme de lecture : le paysage n’est plus un simple écrin même symbolique d’une nature hostile donnant lieu à un effet de dramatisation de la représentation mythologique, mais il est lui-même le tissu sur lequel se brode la narration mythologique permettant de donner un sens à la lecture de cette fresque ; il est l’opération par laquelle la temporalité de l’épisode est spatialisée, et de ce point de vue, le paysage devient indissociable de la représentation de l’événement raconté.
Dans le cas du Polyphème, on peut même aller jusqu’à dire que ce sont les axes spatiaux, dessinés par les voies de communication qui décident du sens à attribuer au personnage et à la scène. Ces exemples encouragent donc à voir le paysage comme un opérateur permettant une lecture « herméneutique » de la peinture.

L’enjeu de cette communication était de mesurer le rôle de la figuration des voies de communication dans l’ordre de composition de la nature en paysage et de la dynamique de l’image. Cette étude prouvait alors non seulement qu’à date précise, le paysage antique existait sous des formes diverses mais clairement identifiables, mais encore qu’il était un objet au fonctionnement autonome, témoignant d’une « lecture paysagère » du monde selon les Anciens, ouvrant une fenêtre sur les rapports que les Grecs et les Romains entretenaient avec leur environnement, sur la place qu’ils lui accordaient et sur les modalités de figuration et de création d’images pour le représenter.


Sophie Lécole-Solnychkine (Toulouse II), « De l’hodologie à la méthodologie : un parcours épistémologique »

La communication de Sophie Lécole-Solnychkine s’inscrivait dans la droite ligne de sa thèse de doctorat, consacrée aux enjeux épistémologiques d’un développement paysager de la notion de Neutre, telle que développée par Roland Barthes. Elle nous proposait de réfléchir sur le constat de l’homologie de fonctionnement entre, d’une part, le paysage (qui ne peut se défaire d’un parcours physique ; trajet, promenade ou voyage : pour être vu, le paysage doit être parcouru, même mentalement dans l’espace représentationnel d’une carte ou d’une peinture) et, d’autre part, la poïétique de recherche, procédant également d’un parcours.
Barthes déclare, dans le Cours sur le Neutre, ne pas proposer de définition du mot, ne pas dogmatiser - car le Neutre est précisément le refus de dogmatiser -, mais au contraire, balader, promener son sujet au fil d’une grille de livres, d’un réseau de lectures, de singularités, bref d’une bibliothèque ; c’est dans cette perspective littéralement paysagère, recherchant la désorganisation, que l’intervenante souhaitait s’inscrire en proposant une mét-hodologie de la lecture du paysage.

Elle nous a alors invités à considérer la métaphoricité du vocabulaire paysager, dont le champ lexical est fréquemment utilisé pour dire la pensée. Les métaphores spatiales (paysagères) investissent la formulation de notre rapport au monde, en matérialisant la propension de l’esprit à appréhender les objets conceptuels sous le mode de la spatialité.
Analysant alors l’étymologie du terme « méthodologie », elle a cherché à montrer qu’il y aurait un lien ancien, essentiel, entre l’écriture de la pensée, répondant à une exigence de rigueur par une méthode, et le vocabulaire spatial, ou le vocabulaire paysager, servant précisément aux conditions d’exposition de cette méthode.
L’origine mythologique de cette identification de la pensée à un espace traversé, parcouru, comportant ses fluidités comme ses obstacles, a alors été avancée. La figure du dieu Hermès chez les Grecs semble en effet procéder de la même logique. Dieu des routes et des chemins comme en témoignent les bornes qui portent son nom, que l’on plaçait durant l’Antiquité au croisement des chemins, Hermès préside également aux voies du sens, de l’interprétation (hermeneuô, hermeneia, hermeneus, hermeneutikos).
Pour appuyer la prégnance de cette perspective conjoignant pensée et pratique de la spatialité, elle a également rappelé la pratique antique des « palais de mémoire », cet art mnémonique liant rhétorique et spatialisation, en incarnant le discours et ses étapes logiques dans le parcours d’une architecture imaginaire aux multiples détails, dont chacun visait à représenter mentalement un fragment du discours afin de faciliter sa remémoration à l’orateur.
Le discours est alors conçu « comme un paysage », comme une image, et ne se déroule plus dans la consécution de ses fragments mais dans la juxtaposition de ceux-ci, juxtaposition qui offre l’inestimable avantage d’être perceptible comme un tout, de façon unitaire, par le regard qui la scrute, tout en offrant également le loisir d’être arpentée, d’être parcourue dans ses singularités.