Artistes et philosophes sur les routes. Les professionnels de la culture et du savoir dans le monde grec antique

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Compte rendu de la séance du 6 avril 2011, élaboré par les membres du laboratoire junior CiTrA.
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La circulation des biens comme des personnes dans le monde méditerranéen a été très tôt facilitée par l’aménagement de voies terrestres, et, surtout, par l’essor du transport maritime dans l’ensemble du « monde grec », depuis le domaine égéen jusqu’aux côtes égyptiennes ou gauloises. Ces bonnes conditions de circulation ont rapidement permis, en dépit du morcèlement de la Grèce en centaines de cités, l’apparition de véritables professionnels itinérants, qui parcouraient périodiquement le monde méditerranéen pour y proposer leurs services. Le phénomène concerne toute une série de métiers variés, allant bien sûr des marchands de toute sorte, aux artisans (sculpteurs, architectes, peintres) ou aux ouvriers « spécialisés ».
Sans prétendre épuiser le sujet, nous avons choisi de nous intéresser ici aux déplacements des professionnels de la culture et du savoir : nous étudierons le cas des poètes, des comédiens professionnels et des philosophes/sophistes itinérants dans le monde grec. Ce choix concilie les problématiques de circulation des personnes et de transmission d’une culture, d’un savoir, philosophique ou littéraire.
Si, aujourd’hui, les livres sont le vecteur essentiel de transmission d’un savoir, dans l’Antiquité, la connaissance était essentiellement orale, faite par le truchement de personnes : la transmission et la diffusion des œuvres littéraires ou philosophiques se faisait principalement oralement, physiquement, de la bouche à l’oreille, qu’il s’agisse de lectures publiques, de représentations scéniques, ou de conférences payantes. De ce point de vue, les déplacements, les circuits que pouvaient suivre les principaux acteurs de cette vie culturelle et intellectuelle fournissent un sujet d’étude essentiel pour comprendre comment cette « culture grecque », qui fit dès l’Antiquité l’admiration des Romains, a pu ainsi essaimer et dépasser largement le cadre limité de la cité.
Il s’agit donc ici de mieux saisir les enjeux de cette interaction entre circulation de personnes et transmission des savoirs.
Nous tâcherons également de déterminer les motifs qui pouvaient pousser ces individus et ces troupes, à se lancer sur les routes : recherche de gloire ou de fortune, contrainte liée à la nature même de leur activité, etc. Nous tenterons enfin d’examiner le regard que portaient leurs contemporains sur ces personnages itinérants, à la réputation parfois scandaleuse, à une époque où la cité était souvent le centre et le cadre presque exclusif de la vie d’un individu.
Le caractère exclusivement hellénique de cette séance s’explique par quelques concours de circonstance et par le fait que les Grecs, peut-être plus que les Romains, ont tenu des discours réflexifs sur ces itinérants. La question du regard et du jugement portée sur eux est encore plus aiguë quand il s’agit d’artistes ou d’intellectuels.


Avec les interventions de :


Flore Kimmel, « Les voyages des poètes : étude du motif du voyage dans les biographies anciennes des poètes grecs des époques archaïque et classique »

Résumé de l’auteur :

Les biographies antiques sont construites autour d’un certain nombre de motifs qui constituent des passages obligés de toute Vie. Pour les poètes des époques archaïque et classique, l’un de ces motifs est le voyage du poète. En effet, la question des voyages se pose systématiquement dans les Vies, qui relatent toujours les voyages des poètes, en en donnant parfois des explications. Elles attribuent l’absence de voyage à un refus de voyager, par patriotisme ou refus de se compromettre avec des tyrans : il semble nécessaire de justifier l’absence de récit de voyage dans une biographie de poète.
Le motif du voyage - qu’il s’agisse d’une véritable itinérance, comme pour Homère, ou d’un séjour à la cour d’un tyran, comme pour Euripide ou Eschyle - effectué ou non, semble donc contenir des éléments constitutifs de la figure du poète. L’étude de ce motif montre que le voyage, loin d’être un élément de divertissement, qui viserait, par exemple, à apporter de l’exotisme à la vie du poète, est avant tout d’ordre idéologique. Il permet bien souvent de poser la question des rapports du poète à sa cité d’origine. Il est aussi l’un des critères qui permettent d’évaluer les succès du poète hors de sa cité d’origine, et d’asseoir ainsi sa gloire.

Les Vies sont écrites pour évoquer la vie et la mort d’un individu. « Évoquer » plutôt que « raconter » : il s’agit avant tout de dresser le portrait d’un personnage et de définir son caractère de manière archétypique, à visée d’édification. Les Vies ne s’intéressent qu’aux grands personnages et privilégient l’extraordinaire, délaissant la vie quotidienne. Ce sont des textes courts, généralement organisés en recueils (cf. Vies parallèles de Plutarque, Vies des philosophes illustres de Diogène Laërce), ce qui a favorisé les thématiques stéréotypées. Les Vies pouvaient être placées au début des œuvres d’un poète, pour le présenter : leur fonction était alors d’introduire le lecteur à l’œuvre du poète. Enfin, selon le postulat que l’œuvre reflète la vie de l’auteur, les biographes ont souvent puisé dans les œuvres elles-mêmes la vie de l’auteur.
Les premières Vies ont sans doute été composées oralement, en ouverture avant la récitation des vers du poète par le rhapsode. L’écriture des Vies que nous connaissons s’étale du IIIe siècle av. J.-C. au XIVe siècle après J.-C. On observe donc souvent plusieurs strates d’écriture : à chaque époque correspond une écriture, une source d’informations différente. Les Vies jettent donc un éclairage essentiel sur les projections qui furent faites sur les vies des poètes à des époques différentes.
Les textes qui paraissent les plus fiables, parce qu’ils sont les plus développés, le sont souvent le moins, car ils projettent sur la vie du poète des réalités ou des questionnements de l’époque de rédaction : ils sont donc remplis d’anachronismes.
En ce qui concerne les voyages, il existe deux grandes catégories :
- les séjours de formation à l’étranger
- les séjours concernant la production (concours internationaux / récitals / séjours à la cour de tyrans).
La question du voyage du poète se pose différemment pour les poètes de l’époque archaïque et pour ceux de l’époque classique.

Les voyages des poètes à l’époque archaïque

Concernant les voyages d’Homère, les textes les plus détaillés sont la Vie d’Homère écrite par le pseudo-Hérodote et La Dispute d’Homère et d’Hésiode. Ces textes datent du IIe siècle après J.-C., mais leur noyau remonte à la fin de l’époque classique ou au début de la période hellénistique. Ils présentent deux personnages antithétiques, l’un itinérant, l’autre sédentaire (à l’image du double pilier hermaïque représentant d’un côté Homère, de l’autre, Ménandre [Palazzo Massimo, Rome]), liés autour du seul voyage d’Hésiode, accompli à l’occasion du concours pour la mort d’Amphidamas.
Homère était un poète itinérant : mais ses voyages sont narrés très différemment par les deux textes, qui donnent comme seule étape commune Ios, lieu de sa mort. La Dispute, qui présente seulement ses voyages en Grèce propre, explique toutefois qu’il venait d’Ionie, tandis que la Vie du pseudo-Hérodote, qui évoque seulement des voyages en Ionie et dans les îles égéennes, affirme qu’Homère avait entrepris de faire la traversée pour Athènes mais fit une escale - éternelle - à Ios.
Dans ces textes, on observe des éléments appartenant à des époques variées, esquissant différentes figures du poète itinérant. Ainsi, dans la Vie d’Homère du pseudo-Hérodote, Homère veut être nourri par la cité de Cymè en échange de sa poésie encomiastique, mais la boulè refuse : cela fait écho aux attributions des boulai de l’époque impériale.
Dans un autre épisode, Homère participe à la panégyrie de Délos, où il récite un hymne à Apollon (cf. Dispute d’Homère et d’Hésiode l. 315-321). Le poète intervient dans le cadre d’un concours, qu’il semble remporter. Mais la Dispute présente sa participation comme une initiative personnelle, ce qui paraît peu probable, quelle que soit l’époque. Homère est toujours présenté comme le seul décideur de ses déplacements.
L’itinérance devient donc une caractéristique de la persona homérique. Le lieu où le poète choisit d’exercer son métier est souvent vu comme une seconde patrie, ce qui permet à chaque cité de s’attribuer le fait d’être la patrie du poète : lieu de naissance, lieu de fondation de l’école, lieu de mort…

Hésiode, au contraire d’Homère, ne voyage guère (cf. Les Travaux et les Jours). La Vie d’Homère oppose Hésiode à Homère lors du concours pour la mort d’Amphidamas, mais certains auteurs, pour des raisons de chronologie, ne lui donnent pas Homère comme rival. Le concours est largement développé dans la Dispute, qui s’inspire d’éléments remontant au moins pour partie au sophiste Alcidamas. Le projet est de montrer qu’Homère et Hésiode sont des hommes tout à fait divins, que chacun voudrait comme concitoyens.
Le concours mêle improvisation et récitation de morceaux choisis. Hésiode a toujours l’initiative. Le public, dont l’écoute est active, est favorable à Homère, même s’il ne vote pas pour désigner le vainqueur. C’est le roi qui tranche en faveur d’Hésiode, qui a chanté la paix quand Homère a chanté la guerre. Le vainqueur remporte un trépied (récompense bien attestée), qu’il va consacrer dans sa patrie aux Muses de l’Hélicon. Si cette récompense et d’autres éléments sont bien attestés, le déroulement du concours doit cependant être regardé avec une certaine défiance : la Dispute veut en effet représenter Homère comme défenseur de l’improvisation et de la défense de la sagesse telles qu’elles sont théorisées par Alcidamas.
Les Vies des poètes archaïques révèlent donc la projection de pratiques ou de concepts postérieurs ou extérieurs à la poésie, un modelage selon des codes génériques et la projection de questions idéologiques. Qu’en est-il pour ceux de l’époque classique ?

Les voyages des poètes à l’époque classique

La question du voyage hors de la patrie d’origine est un passage obligé des biographies. Cf. Vie de Sophocle : le biographe a eu besoin de justifier l’absence de voyage dans son texte. Il invoque comme raison au refus de voyager le patriotisme du poète, ce qui traduit une vision idéologique du motif du voyage.
Le thème principal est celui du séjour à la cour de tyrans (cf. Vies de Pindare, d’Eschyle, de Sophocle, Vies de poètes lyriques choraux). La présentation des voyages auprès des tyrans est souvent biaisée : aucune mention n’est faite des concours organisés par les tyrans, sauf en termes vagues. Les Vies donnent souvent des raisons imaginaires, le plus souvent psychologiques. Cf. Vie d’Eschyle, § 8-18 : elle évoque le départ en Sicile d’Eschyle chez le tyran Hiéron, autour de 470, en donnant des raisons multiples, qui sont autant de problèmes (échecs aux concours, écroulement des échafaudages…). Mais la suite de la Vie laisse supposer d’autres raisons : c’est parce que Hiéron avait institué un festival pour célébrer la fondation d’Etna qu’Eschyle se serait rendu en Sicile, afin de représenter les Etnéennes et peut-être aussi Les Perses, pièce créée à Athènes en 472, c’est-à-dire pour des raisons professionnelles et non par dépit ou par honte. Il était ainsi possible de faire rejouer une pièce lors d’un voyage à l’étranger et de la faire connaître à un autre public.
En réalité, Eschyle semble avoir fait plusieurs séjours en Sicile, où il mourut vers 456-455. Pourtant, les Vies présentent son départ d’Athènes comme un départ définitif. Cf. Souda, s.v. Aiskulos, les Vies réunissent en un seul le dernier voyage du poète. Cela tient au fait que le voyage à l’étranger est souvent dans les Vies le dernier voyage du poète, un voyage sans retour. un voyage sans retour.
Les Vies sont caractérisées par une « écriture de l’à peu près » : on est dans un à peu près historique, qui fait se rencontrer des éléments à peu près contemporains. Par exemple, elles font mourir Eschyle à Géla juste après avoir évoqué ses rapports avec Hiéron, alors que ce dernier est mort dix ans auparavant ; mais la présence d’Eschyle en Sicile est assimilée à ses relations avec Hiéron.
Les Vies sont écrites par couples antithétiques : Eschyle-Sophocle puis Sophocle-Euripide. Ainsi, Eschyle et Euripide seraient partis parce qu’ils étaient malheureux dans leur patrie, tandis que Sophocle, homme aimable, était resté dans sa patrie. Le voyage serait un indice du manque de reconnaissance du poète dans sa patrie. On retrouve ici le topos du phthonos (« nul n’est prophète en son pays »), qui dépasse largement les Vies : il met à distance l’impérialisme culturel de la cité athénienne.
Diodore, Anthologie Palatine VII, 40 ; Vie d’Euripide (Satyros), fr. 39 XIX : les déplacement professionnels sont réinterprétés selon une grille de lecture particulière, qui fait du voyage un exil et qui oppose la gloire à l’étranger à l’absence de reconnaissance dans sa patrie. Pourquoi Euripide part-il en Macédoine, où il mourra ? Les Vies sont à la recherche de sensationnel, voire de sulfureux. Cf. Vie d’Euripide de Thomas Magister : il recherche le contraste entre la piteuse situation du poète à Athènes (critique des comiques, infidélités de sa femme…) et les honneurs que lui procure l’amitié d’Archélaos. Or on sait qu’Euripide avait composé pour le roi de Macédoine au moins une pièce, Archélaos : il est vraisemblable qu’Euripide partit pour participer à un concours institué par Archélaos plutôt que pour fuir une vie misérable à Athènes.
Selon Eustathe, Vie de Pindare, Pindare refusa toujours d’aller à la cour des tyrans, mais la Vie de Pindare (manuscrit ambrosianus) dit au contraire qu’il rencontra Simonide à la cour de Hiéron : ces deux textes procèdent de logiques d’écriture différentes. Le texte d’Eustathe fait le portrait antinomique de deux poètes tandis que le manuscrit ambrosianus évoque la rencontre de deux grands hommes. Ces voyages, encore une fois, sont expliqués par un trait de caractère particulier des poètes : cette fois-ci, leur appât du gain.
Toujours selon le manuscrit ambrosianus, Pindare se rendit à Athènes pour un voyage d’études puis durant sa pleine carrière, quand il composa un Éloge d’Athènes qui lui valut une amende à Thèbes : Pindare, en choisissant l’éducation athénienne et en faisant l’éloge d’Athènes, agit comme un traître envers sa patrie d’origine. Cette anecdote illustre donc l’opposition entre Athènes et Thèbes. Ainsi, le poète encomiastique est censé se mettre au service de sa patrie.

Conclusion

La politique littéraire des tyrans a donc un impact non négligeable, puisqu’elle est source de renouveau artistique. Le témoignage des Vies n’est pas à rejeter en bloc : certes, elles donnent une image biaisée de la vie des poètes, mais elles témoignent de réalités littéraires de l’époque classique et archaïque. Elles donnent également accès à des réinterprétations au cours des siècles et fournissent des témoignages sur la réception de ces voyages. Le motif du voyage porte la question des rapports du poète à sa patrie : la poésie doit se mettre au service de sa cité. Du coup, le séjour prolongé est toujours suspect. Cf. Vie d’Aristophane, et tradition sur Eschyle, caractérisé par certains textes comme un « Sicilien ».
Plus le voyage est long, plus le poète est considéré comme étranger. Quand le poète n’est pas enterré dans sa cité, il est considéré comme définitivement perdu. La cité d’origine perd un peu de sa gloire, car les visites se font sur le tombeau du poète, le lieu de sa mort devenant ainsi sa « patrie posthume ».

Discussion

Remarque de B. Le Guen : le point fondamental est l’argent : c’est le motif essentiel des voyages des poètes, à qui l’on fait des ponts d’or à l’étranger. Or, c’est le grand non-dit de tous les textes qui parlent des voyages des poètes (Michel Narcy : Diogène, lui, est très bavard sur les sommes reçues par les philosophes, i.e. Platon). Flore Kimmel : la seule qui parle réellement d’argent, sans donner de somme, est la Vie d’Homère du pseudo-Hérodote, ce qui est un élément qui permet de situer le texte au IIe siècle ap. J.-C. : dans la première partie du texte, l’argent est présenté comme le moteur des voyages d’Homère. La tradition entourant Simonide en particulier insiste sur son âpreté au gain comme raison de ses voyages à la cour des tyrans, sans toutefois donner de sommes précises.

Michel Narcy : à qui pensez-vous quand vous parlez de voyager pour fonder une école ?
A la Vie d’Homère du pseudo-Hérodote, où Homère est une figure d’enseignant : l’auteur applique ainsi à Homère un schéma qui vient en partie des sophistes (enseigner contre rémunération), mais surtout de la réception d’Homère dans l’Antiquité.


Brigitte Le Guen (Paris VIII - Vincennes - Saint-Denis), « Les baladins du monde méditerranéen, de l’époque hellénistique aux débuts de l’Empire romain »

Résumé de l’auteur :

Tout au long de la période hellénistique (mais le phénomène perdure sous l’Empire), les artistes de scène, rassemblés pour certains d’entre eux en associations de professionnels, ont parcouru le monde méditerranéen. Les sources épigraphiques - que complètent, le cas échéant, les textes littéraires - en attestent à la fois clairement et abondamment.
La présente communication aura pour premier objectif de s’interroger sur les conditions matérielles de leurs divers périples et sur la possibilité que nous avons de les cartographier. Nous nous intéresserons ensuite au rôle de ces artistes dans la transmission du patrimoine culturel dont nous sommes en partie les héritiers. Enfin, nous examinerons la manière dont ces perpétuels voyageurs furent perçus par leurs contemporains.

Cette communication porte sur les artistes de scènes qui sillonnèrent le bassin méditerranéen du dernier tiers du IVe siècle avant J.-C. aux débuts de l’Empire. La circulation était loin d’être mauvaise à cette époque : si une place privilégiée est accordée à la mer dans l’historiographie, l’ensemble du réseau routier n’était pas sommaire. La route représentait une voie commode pour les déplacements locaux et régionaux. Les déplacements sur une plus longue distance s’effectuaient généralement par voie maritime, sauf quand on se dirigeait vers l’intérieur des terres : se combinaient alors voyages terrestres et maritimes.

Les conditions matérielles des voyages des artistes de scène.

Avec les conquêtes d’Alexandre, les artistes rejoignent la cour itinérante du souverain pour célébrer les victoires qu’il remporte. Ensuite, au temps des Diadoques, ils peuvent se produire dans les cités nouvellement fondées par le conquérant macédonien et ses successeurs et lors des nouvelles fêtes qui y sont instaurées. Les échelles s’agrandissent : leurs voyages couvrent toute la Méditerranée, des Balkans à la première cataracte du Nil, de la Grande Grèce jusqu’à l’Indus.
Leurs déplacements sont documentés au premier rang par Arrien, Anabase (II, 5, 8 ; III, 1, 4 ; 5, 2 ; 6, 1 ; VI, 28, 3 ; VII, 14, 1 ; 14, 10) et par Plutarque (Vie d’Alexandre 29, 5 ; 72, 1 ; Sur la fortune d’Alexandre 2, 334e), ainsi que par Athénée (XIII, 586d-595e ; XII, 538c).
Alexandre organisa des concours gymniques et /ou hippiques ainsi que des concours gymniques et musicaux. Mousikos possède un double sens : il signifie « qui se rapporte à l’art des Muses », c’est-à-dire tantôt « musical » stricto sensu et tantôt à la fois « musical et dramatique ». Des concours « musicaux » sont attestés à Soloi (en Cilicie), à Memphis (à deux reprises), à Tyr, sur les rives de l’Hydaspe, en Carmanie, à Suse et à Ecbatane (deux représentations).
On ignore quels étaient les itinéraires parcourus par les artistes : se trouvaient-ils sur place par hasard ? Vivaient-ils sur place ? Étaient-ils attachés à l’expédition depuis le début ? Pour un certain nombre de festivités, on ne sait comment elles furent célébrées : ainsi des compétitions organisées à Soloi. Mais pour d’autres, par exemple, comme les premières de celles qui se tinrent à Memphis, les textes nous disent que les artistes furent appelés à rejoindre, depuis la Grèce, les troupes d’Alexandre (Arrien, Anabase III, 1, 4). Mais d’où venaient-ils ? Comment et quand eurent-ils connaissance des desiderata du roi ? Une hypothèse est avancée, disant qu’après la prise de Tyr, Alexandre aurait prévu de fêter sa victoire, mais en aurait reporté la célébration à plus tard, et en un autre lieu, afin de ne pas retarder la marche de l’armée : il aurait ainsi fait connaître son dessein dès cette date et l’événement aurait été prévu pour son arrivée en Égypte.
Il est également possible de raisonner à partir de sources postérieures et par comparaison avec d’autres métiers, où il y avait des recruteurs, chargés d’engager des artisans spécialisés dans les régions réputées être des « bassins de recrutement ». A n’en pas douter, le procédé valait aussi pour les artistes. En amont des voyages des artistes eux-mêmes, il faut donc avoir en tête bien d’autres voyages, ceux des recruteurs, qui se rendaient, jusqu’à la fin du IVe siècle, dans les cités connues pour être des « lieux d’embauche » d’artistes qualifiés, telle la capitale du théâtre, Athènes, puis également, à partir du début du IIIe siècle (date de leur création) au siège des différentes associations de technites dionysiaques, lesquelles rassemblaient en leur sein, sur le pourtour du bassin méditerranéen, des professionnels de la scène musicale et théâtrale. Bien avant la tenue des fêtes, de nombreux contrats étaient de la sorte établis entre les cités et les artistes. Et avant l’apparition des confréries dionysiaques, ceux qui étaient « en quête d’emploi » savaient dans cité aller pour espérer trouver du travail.
Parmi le nombre considérable d’artistes qui auraient été présents à Ecbatane (selon Arrien, Anabase VII, 14, 1 et 10 et Plutarque, Vie d’Alexandre 72, 1), certains étaient présents à Suse et même à Tyr : sont-ils restés avec l’armée ? Ou sont-ils rentrés à Athènes, comme le montre l’exemple d’Athènodôros, vainqueur aux Dionysies urbaines de 329 ? Il importait cependant de rester auprès d’Alexandre, car faire partie de son entourage était désormais plus prestigieux et plus intéressant (financièrement) pour les artistes que d’honorer leurs engagements dans la capitale théâtrale : Athènes (Plutarque, Vie d’Alexandre 29, 5 et Sur la fortune d’Alexandre 2, 234e).
Après l’époque d’Alexandre, les textes littéraires se font beaucoup plus rares. La documentation la plus fournie vient alors de l’épigraphie : des décrets honorifiques (par exemple, cas de Nikophôn, IG XII, 7, 226), des listes agonistiques (vainqueurs ou concurrents), des palmarès (malheureusement, on ne possède qu’un palmarès d’artiste, Syll.3 1080, alors que la chose est relativement fréquente pour les musiciens et les athlètes).

Cartographie des déplacements potentiels des artistes.

On ne peut cartographier les déplacements des artistes, mais on peut cartographier l’offre, qui est considérable, car :
- les Dionysies se multiplient, et sont célébrées dans la plupart des cités, sur un modèle qui peut être différent de celui des Dionysies urbaines d’Athènes : toutes les combinaisons d’épreuves sont possibles, ce qui du reste caractérisait déjà les Dionysies rurales athéniennes de l’époque classique.
- des concours théâtraux apparaissent qui ne sont plus exclusivement inclus dans des fêtes célébrées en l’honneur de Dionysos, mais dans des fêtes instaurées en l’honneur des souverains hellénistiques associés ou non à Dionysos (pour servir l’idéologie monarchique), puis en l’honneur de Théa Rômè (divinité qui se substitue aux souverains hellénistiques) et d’autres dieux et déesses, liées d’une certaine manière à Dionysos.

On facilite leurs déplacements par des mesures d’asylie (interdiction du droit de prises) et d’asphaleia (sécurité), mesures désormais accordées collectivement à l’ensemble des membres des associations de technites et non plus individuellement à quelques artistes. À ces avantages s’ajoutent l’exemption du service militaire, du logement et de la nourriture de la soldatesque, des exemptions fiscales et financières… Les confréries dionysiaques n’eurent de cesse de renégocier leurs avantages, surtout quand se modifiait la situation politique, particulièrement instable à l’époque hellénistique.

Depuis peu, on possède également une source exceptionnelle pour ce qui est des déplacements des artistes de scène, à l’époque d’Hadrien : un ensemble de trois lettres exhumées à Alexandrie de Troade et envoyées par l’Empereur à l’association thymélique et itinérante des artistes vainqueurs dans les concours sacrés et stéphanites (inscription publiée en 2006, cf. REG 2011). Hadrien y propose une nouvelle « période » agonistique, mêlant des concours aux statuts divers, avec des dates suffisamment espacées pour que les artistes puissent se rendre à toutes les manifestations.

Le rôle des artistes de scène.

Ces voyages contribuent à maintenir vivante la création poétique. Quant aux reprises de pièces déjà couronnées, elles se généralisent aussi, faisant désormais partie intégrante des épreuves inscrites aux concours dramatiques : les artistes contribuent donc à la diffusion du patrimoine théâtral grec. Les trois grands auteurs tragiques athéniens du Ve siècle avant notre ère ne furent pas les seuls, loin de là, à être rejoués, comme en témoigne le palmarès de Tégée. En matière de théâtre, le répertoire que nous possédons aujourd’hui résulte non pas des choix de professionnels du théâtre, mais des choix de lettrés. Eux seuls assuraient une transmission écrite : c’est parce que ces pièces furent abondamment recopiées, notamment pour de raisons scolaires, qu’elles furent conservées. Mais nous avons perdu (une partie de) celles qui purent avoir la préférence des acteurs et des metteurs en scène, lorsqu’il ne s’agissait pas des mêmes personnes.

On peut s’interroger sur la manière dont leurs contemporains ont jugé les artistes de théâtre. La littérature nous livre un jugement péjoratif, assorti de toute une série de topoi (Aristote, Aulu-Gelle) : les technites apparaissent sous les traits de menteurs, de sycophantes, champions de tous les dérèglements… Les acteurs grecs étaient pourtant, tous, des hommes libres : mais l’exercice d’un métier, qui plus est rétribué, les discréditait moralement ipso facto.
Les sources épigraphiques, au contraire, sont très favorables aux artistes, louant en toute occasion leur piété (profonde religiosité, envers Dionysos, tout naturellement, mais également à l’encontre de l’ensemble des dieux et des déesses). Toutefois ces sources sont également biaisées : c’était éviter de dire haut et fort qu’il s’agissait de professionnels rétribués pour leurs prestations. Les sources épigraphiques mettent l’accent sur la participation des technites aux concours sacrés, mais ceux-ci se produisaient également dans des concours rétribués (concours argyrites), locaux ou régionaux. Ce faisant, les sources exaltent les fêtes dans lesquelles la victoire consacre les vertus du meilleur, sans qu’il soit question d’argent (sur les lieux de son triomphe, le vainqueur, rappelons-le, ne reçoit qu’une couronne ; les autres avantages qui lui sont concédés - et il y en a ! - le sont par sa patrie, bien après l’événement). Comme si la « vraie » victoire ne pouvait être associée à des espèces sonnantes et trébuchantes… (Cf. par exemple Décret des Amphictions en l’honneur des technites d’Athènes / Décret du Louvre). Derrière les voyages des artistes, il y a une activité culturelle et religieuse, mais aussi une réalité économique qu’il ne faut ni surestimer comme les sources littéraires le font, ni sous-estimer comme les sources épigraphiques le font. Les artistes sont à la fois des agents culturels et économiques : ces deux réalités sont concomitantes.
C’est à l’époque impériale qu’un pas est franchi en ce sens, sans doute sous le règne d’Hadrien : dans l’une des lettres retrouvées à Alexandrie de Troade (voir supra) l’artiste est sommé de s’emparer à la fois d’une couronne et d’un sac d’argent. Mais il faudra attendre encore 50 ans pour que les mentalités soient mûres et que l’on commence à trouver sur les monnaies et les mosaïques la représentation conjointe de couronnes et de sacs d’argent.


Michel Narcy (CNRS, Villejuif), « Sophistes itinérants, philosophes sédentaires ? »

Résumé de l’auteur :

Les sophistes - ceux de l’« ancienne sophistique » - sont habituellement définis comme des professeurs itinérants, comme si l’exercice de leur profession ne pouvait s’accommoder d’une résidence fixe. À l’opposé, la figure de Socrate ne quittant Athènes que pour remplir ses obligations militaires symbolise l’enracinement du philosophe.
Je montrerai comment, aux yeux de Platon lui-même, l’itinérance n’est nullement intrinsèque à la qualité de sophiste ; comment, d’autre part, divers témoignages attestent que ceux qui, par opposition aux sophistes, se sont donné le nom de philosophes sont loin d’avoir tous échappé à la nécessité de voyager - à commencer par Platon et Aristote.

La figure du sophiste.

Le prologue du Protagoras (313c4-6) raconte l’arrivée de Protagoras à Athènes. Le jeune Hippocrate souhaite que Socrate l’introduise auprès de lui, Socrate lui explique alors ce qu’est un sophiste : il s’agit d’un des deux passages où Platon détaille ce qu’est un sophiste, l’autre étant la première partie du Sophiste. Il définit alors le sophiste comme quelqu’un qui pratique le négoce ou la vente au détail d’agôgima, de « choses transportables » dont se nourrit l’âme. Socrate se livre alors à une diatribe anti-sophistique : en tant que commerçant, le sophiste fait pour l’essentiel l’article de sa marchandise ; sa préoccupation est de vendre, et il ne se préoccupe pas de savoir si ce qu’il vend est salutaire ou pas. Le sophiste, selon Socrate, est le commerçant le plus dangereux : la nourriture achetée au marché n’est pas mangée tout de suite, ce qui laisse le temps de réfléchir et de l’examiner ou de la faire examiner ; mais ce que vendent les sophistes, c’est une nourriture que l’âme absorbe tout de suite, et donc sans cet examen. On a ici les traits caractéristiques du sophiste platonicien :
- il se définit par le caractère mercantile de son activité.
- il fait commerce d’une science qui n’est pas forcément la sienne : ce savoir se transporte, peut passer de tête en tête, et le sophiste n’en est le plus souvent pas l’auteur.

Dans l’Hippias Majeur (282b-c) Platon ajoute une nouvelle nuance : le sophiste enseigne contre un salaire qui pouvait être considérable. Les quatre sophistes majeurs sont Protagoras, Gorgias, Prodicos et Hippias. Tous, sauf Protagoras, ont été chargés par leur cité d’origine de missions diplomatiques, en particulier à Athènes, en marge desquelles Gorgias et Prodicos ont donné des cours à la jeunesse locale ; Hippias, lui, dit que son activité diplomatique était trop prenante.
Protagoras n’a pas eu de fonction officielle connue, et l’enseignement semble être son activité principale ; mais il se rattache quand même un peu à cette catégorie d’homme public, politique, puisque Diogène Laërce rapporte qu’il aurait été le législateur de la colonie panhellénique de Thourioi, sans doute à la demande de Périclès.
Ces professeurs n’exercent donc pas le métier d’enseignant de manière exclusive : ils exercent des fonctions politiques, et ce sont elles qui les amènent à voyager. Selon ce qu’on peut lire sur eux, c’est dans les cités où ils sont envoyés qu’ils monnayent leur talent, plus que dans leur cité d’origine. Le salariat semble aller de pair avec l’itinérance, d’où le cliché qui veut que l’itinérance soit le propre du sophiste (Platon, Sophiste, 231d4 : définition du sophiste comme emporos), au point qu’une récente édition du Protagoras (éd. N. Denyer) dénie à Socrate la qualité de sophiste parce qu’il est sédentaire.

Pourtant, l’itinérance n’est pas intrinsèque à la qualité de sophiste. Dans le Sophiste, ce n’est pas Socrate qui mène la discussion, mais « l’étranger », un anonyme d’Elée, qui a pour interlocuteur le jeune Théétète. L’étranger définit cinq traits qui peuvent caractériser le sophiste (cf. Sophiste 231d2 ; 224b1-2 ; 231d8-11 ; 224d4-6 ; 231e1-2 ; 231e5-6). Les trois premiers nous intéressent :
- « chasseur appointé de jeunes gens riches » : question du salaire.
- « négociant (emporos) dans les sciences propres à l’âme » : un commerçant.
- « revendeur (kapelos) ou vendeur en direct (autopoles) des mêmes marchandises ».
On retrouve les mêmes termes que dans la bouche de Socrate dans le Protagoras : kapelos et emporos. Mais alors que pour Socrate, ces deux mots sont toujours liés, ici, ils ne se confondent pas, au point même que Théétète scinde la dernière définition en deux - revendeur d’un côté, vendeur en direct de l’autre - aboutissant ainsi à une sixième définition, celle de l’autopoles.
Ce qui intéresse l’étranger dans ces deux termes de kapelos et d’autopoles, par opposition à l’emporos, c’est le fait que l’emporos achète en gros les connaissances et les revend en allant de ville en ville ; les deux autres sont établis à demeure, « en ville », et ne sont donc pas itinérants : ils font leur commerce là où ils sont établis. Il existe donc des sophistes qui ne sont pas itinérants.
On peut aller plus loin avec l’adverbe autou : « ici », c’est-à-dire à Athènes. Cela signifie peut-être que les choses avaient changé entre l’époque de rédaction du Protagoras et celle du Sophiste. Dans cette entreprise par l’étranger de couvrir tout ce qui peut être mis sous le nom de sophiste, on englobe des gens qui ne peuvent être qualifiés par la seule définition donnée dans le Protagoras.
L’étranger procède donc à l’inventaire le plus exhaustif possible, et en resserre la définition sur l’essentiel, le dénominateur commun : les connaissances sont pour eux l’objet d’un commerce. Le fait qu’ils soient ou non des voyageurs, qu’ils soient ou non les auteurs de ce qu’ils vendent, est devenu secondaire.

La figure antithétique : Socrate.

Socrate est une figure antithétique, car il ne fait pas payer son enseignement et ne voyage pas (hormis ses deux déplacements militaires en tant qu’hoplite) ; il va certes à Samos avec son maître Archélaos, mais c’est avant d’être devenu le Socrate que nous connaissons ; il est aussi allé à Delphes et à l’isthme de Corinthe (voyage attesté dans le Criton). Sa sédentarité est donc un trait caractéristique de sa personne, de même que son rapport à l’argent. Il est original par rapport à la pratique des sophistes, mais aussi de ses disciples et des philosophes qui se sont réclamés de lui :
- Platon : sa fuite d’Athènes après la mort de Socrate, par crainte, est une légende. Il serait allé en Phénicie, en Sicile, en Égypte : mais en disant cela, on projette en fait en termes biographiques les hypothèses que l’on fait quant à ses sources et influences en lisant ses dialogues. Reste qu’il était sans doute animé d’une certaine « bougeotte » : cf. lettre 7. Même si elle est apocryphe, elle atteste de rapports suivis avec les tyrans de Syracuse et avec Dion, l’oncle de Denys le Jeune. En particulier, elle fait état de trois voyages à Syracuse, qui se finissent tous très mal : Platon est vendu comme esclave par Denys l’Ancien, agacé, mais il est racheté puis affranchi par Annicéris de Cyrène qui l’avait reconnu ; la deuxième fois, il doit s’enfuir ; la troisième fois, il part de façon presque clandestine. Diogène fait état de la présence à la cour de Denys de Syracuse de deux socratiques, Eschine de Sphettos et Aristippe. Eschine, très pauvre, est venu y chercher pitance, tandis qu’Aristippe y vivait dans le luxe. Ils sont les deux premiers à trahir le principe de leur maître en se faisant payer leurs leçons. On a donc deux socratiques qui n’hésitent pas à voyager et monnayent leurs enseignements, selon une pratique qu’on pourrait dire sophistique. Platon, lui, va trois fois à Syracuse malgré le danger, et la dernière fois à un âge avancé (il était septuagénaire) ; au moins deux de ses condisciples y séjournent ; tout cela fait penser qu’il existait des rapports entre le cercle socratique et la cour de Syracuse, alors que Syracuse a laissé de très mauvais souvenirs à Athènes lors de la guerre du Péloponnèse. Par conséquent, on peut demeurer perplexe sur la position des socratiques dans l’Athènes du début du IVe siècle.
- Aristote : la situation est la même, non plus avec Syracuse, mais avec la Macédoine. Sa carrière, à partir du moment où il quitte l’Académie après y avoir passé vingt ans, semble avoir été constamment liée à la monarchie macédonienne. Aristote est un philosophe itinérant : il est très peu stable et se déplace beaucoup. Il ne semble pas avoir de port d’attache. Mais chaque déplacement d’Aristote représente une tentative d’établir quelque part une école, toujours sous le parapluie macédonien : à Assos, chez le tyran Hermias qui tente d’obtenir l’alliance de Philippe contre les Perses (Athénée rapporte qu’à ce moment, Aristote aurait reçu huit cents talents de Philippe de Macédoine) ; en Macédoine, où il est le précepteur d’Alexandre mais aussi à Athènes, passée sous domination macédonienne. Il ouvre alors une école sous le portique du Lycée et donne un enseignement concurrent de l’Académie. En 323, Athènes manifeste des velléités d’indépendance par rapport à la Macédoine : Aristote s’enfuit alors à Chalcis en Eubée où il meurt l’année suivante.

Conclusion

L’itinérance, contrairement à l’idée de commerce, n’est pas toujours associée à la qualité de sophiste ; en revanche, les anti-sophistes, les philosophes, étaient bien obligés, pour soutenir leur activité, de chercher eux aussi des sources de financement. S’ils ne faisaient pas payer directement leurs leçons, ils cherchaient des « sponsors », invariablement des monarques : Platon a entretenu des liens avec les tyrans de Syracuse, en cherchant en même temps à implanter ses propres idées, Aristote a eu des liens constants avec la Macédoine, et ses successeurs ont continué la même politique avec différents souverains hellénistiques. Une différence notable entre les sophistes et les philosophes socratiques, y compris les scholarques du Lycée successeurs d’Aristote, est que ces derniers vont chercher un soutien auprès de différents monarques. Les sophistes, eux, font commerce de leur savoir vis-à-vis du public, et non exclusivement du souverain.

Discussion

Stéphane Marchand : Que recevait Socrate de ses élèves en lieu et place d’argent ?
Michel Narcy : Les témoignages que l’on peut trouver (dans les Nuées d’Aristophane et une anecdote rapportée par Sénèque) semblent indiquer clairement qu’il était d’usage, non de rémunérer Socrate, mais de lui faire des cadeaux.
Pierre-Marie Morel : Protagoras différait des trois autres grands sophistes, en ce qu’il ne voyageait pas en tant que diplomate mais seulement pour faire commerce de son enseignement.
Michel Narcy : En effet, Protagoras semble à cet égard être le seul à en avoir fait proprement son métier.