La mobilité des élites dans l’Antiquité

Compte rendu de la journée du 18 janvier 2011, élaboré par les membres du laboratoire junior CiTrA.
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Dans les sociétés grecques et romaines, très hiérarchisées, les élites représentent des groupes bien définis, qui se caractérisent par une situation prééminente au sein d’une communauté. Mais il n’existe pas une seule élite : l’organisation de la Grèce en cités autonomes, le maintien dans l’Empire romain de pouvoirs locaux ont fait se côtoyer différentes élites, qui ont pu cohabiter, s’affronter ou au contraire se fondre ensemble. Il faudra donc s’interroger sur les modes d’élaboration et d’organisation des élites. Comment se forme une élite ? Comment se renouvelle-t-elle ou se ferme-t-elle ? Comment en devient-on membre ? Quelles sont les interactions entre différentes élites sur un territoire ?
Cet aspect social ne doit pas occulter la dimension spatiale inhérente au terme de « mobilité » : comment les élites circulent-elles ? Existe-t-il une « géographie des élites » ?


Avec les interventions de :


Jean-Pierre Guilhembet (...)

Jean-Pierre Guilhembet (ENS Lyon), « Actualité bibliographique »


Richard Bouchon (Lyon II), « La cité de Delphes (Ier siècle av. J.C. - IIIe siècle ap. J.-C.). Mobilité sociale et fabrique de territoire dans la Grèce romaine »

Résumé de l’auteur :

On présentera rapidement les raisons qui nous ont poussé à comparer deux situations offrant à la fois un faciès documentaire similaire et une situation sociopolitique différente, en nous intéressant aux phénomènes sociaux ayant affecté la Thessalie, fédération de cités administrées selon des régimes de type manifestement oligarchique, et Delphes, cité de taille moyenne dont le régime permettait au milieu de l’époque hellénistique la participation d’un nombre très important de citoyens, mais qui a subi une « oligarchisation » progressive au cours du Ier siècle av. J.C. On observera les possibles décalages chronologiques entre les deux cas étudiés et surtout combien la résolution de la crise engendrée par ces bouleversements sociaux a en partie induit une évolution des pratiques territoriales.

Richard Bouchon tente de mesurer les conséquences de l’intégration de l’ensemble grec dans l’Empire romain en analysant les témoignages épigraphiques qui concernent les élites de la cité de Delphes.

Sources :
- Actes d’affranchissement gravés sur les murs du sanctuaire.
- Série de décrets de la cité essentiellement honorifiques.
- Épigraphie de l’évergésie, dédicaces honorifiques.
La cité de Delphes ne présente pas le faciès habituel des cités d’Asie Mineure : il n’y a aucune série épigraphique continue, ce qui ne permet pas de mettre en avant une stratégie de la mise en valeur des étrangers à Delphes.

  • Présentation des élites à Delphes

Élites : personnes qui exercent des fonctions d’importance dans la cité de Delphes. Leurs ressources économiques nous échappent.
Réduction des élites politiques : oligo-entropie ou système oligarchique qui exclurait une partie importante de la population.
Fonctions qui permettent de définir cette élite ?
- Archontat éponyme : fonction sans doute prestigieuse (Hadrien a exercé cette fonction à Delphes).
- Bouleutat : conseiller : collège de 4 puis de 3, puis de 2 magistrats désignés pour une année. Ils remplissent les fonctions les plus importantes à Delphes : ils proclament les honneurs et assurent la permanence du pouvoir politique à Delphes.
- Prytanes : responsables de la gestion des biens du Dieu. L’amphictyonie gère les biens, mais les prytanes delphiens y sont associés.
- Prêtres d’Apollon Pythien. Fonction viagère. Collège de 2 prêtres. Au départ, aucun lien généalogique entre les prêtres ; en revanche, plus tard (dès le Ier siècle av. J.C.), la fonction devient de plus familiale : des familles placent à cette fonction certains de leurs membres. Cette fonction qui devait donc être considérée.

  • Les eugeneis Delfôn. Un mode de fonctionnement voué à l’échec, Ier siècle av. J.C

Quand on reconstitue les stemmata de grandes familles, on observe une endogamie et un transfert des charges et des magistratures. C’est le cas par exemple pour les archontes éponymes ou pour les bouleutes. L’adoption peut avoir lieu pour unir deux familles.
Un décret montre l’épuisement de ces familles « bien nées » : décret honorant un étranger comme un delphien. Il se produit un processus clair d’aristocratisation, d’oligarchisation des familles de Delphes. Problème démographique : ces familles disparaissent progressivement dans le courant du Ier siècle ap. J.C.
On recourt parfois à l’exogamie ou à d’autres solutions pour résoudre ce problème de disparition de l’élite locale. Cf. décret de Claude (52 ap. J.C.), qui écrit au gouverneur d’Achaïe pour s’inquiéter du manque de citoyens à Delphes : ce document fragmentaire nous informe cependant qu’il manque une élite locale, que de nouveaux citoyens sont présents, qu’il existe une situation conflictuelle, puisque Claude appelle à un apaisement des tensions.

  • Delphes s’ouvre au monde amphyctionique : du sang nouveau

Dès le premier tiers du Ier siècle ap. J.-C., de nouvelles familles exercent de hautes fonctions : or ces familles ne sont pas originaires de Delphes. Autre caractéristique : elles utilisent les processus d’intégration, de mobilité sociale propres à l’Empire romain.
Theoklès de Nikopolis obtient la citoyenneté à Delphes ; son fils exerce les fonctions essentielles à Delphes : bouleutat, archontat éponyme et prêtre d’Apollon.
Apport de familles via l’amphictyonie : les élites de Delphes sont renouvelées par ces familles venues du monde amphictyonique, c’est-à-dire de Grèce centrale. L’archontat et la prêtrise sont assurés par des « doubles » citoyens : il n’est pas forcément nécessaire d’être présent continuellement sur place, le magistrat peut se partager entre ses deux cités.
Cas particulier des Corinthiens à Delphes : une dizaine de familles, qui portent des noms romains, exercent des fonctions importantes dans la cité à la fin du Ier siècle ap. J.C., en particulier, souvent, la fonction de bouleute qui exige une présence continue sur place. De plus, si le nom de ces familles est connu dans l’élite corinthienne, on ne les retrouve pas à Corinthe même, comme si ce va-et-vient entre Corinthe et Delphes n’existait pas. Ainsi des Corinthiens sont peut-être venus tenter leur chance à Delphes.

  • Une élite locale et une élite régionale aux IIe-IIIe siècle ap. J.-C

On arrive à des cas de familles qui sont liées aux élites des grandes cités de Grèce : Athènes, Corinthe, Delphes. Une élite régionale se dégage donc sous l’Empire romain.

Conclusion

La mobilité sociale laisse donc la place à l’apparition de nouvelles familles, mais leur entrée dans la vie politique demeure mystérieuse.
Les cités fermées sur elles-mêmes finissent par s’asphyxier. Le sanctuaire de Delphes est un poumon économique, mais il permet surtout d’ouvrir la porte à une élite régionale, avec des circulations et des empilements d’honneurs dans les différentes cités grecques.


Bernadette Cabouret-Laurioux (Lyon III), « Mobilité des élites en Syrie du nord au IVe siècle ap. J.-C. »

Bernadette Cabouret-Laurioux a choisi de s’intéresser aux familles curiales de Syrie pour donner à voir l’évolution des élites sociales dans l’Empire romain au IVe siècle ap. J.-C.
Au IVe siècle, la Syrie appartient au diocèse d’Orient. Antioche en est la capitale, fondée par le premier séleucide en 300 av. J.C.
Documentation foisonnante :
- Correspondance de Libanios, qui fait connaître 700 personnages
- Julien
- Ammien Marcellin, qui évoque le Sénat romain plus que celui de sa patrie
- Jean Chrysostome
L’analyse la plus fine appelle une démarche prosopographique.
On se demandera si la mobilité des élites est une question pertinente pour ce lieu et cette époque. Les élites sont censées avoir atteint le sommet ; cela explique un certain traditionalisme. Pourtant, l’image de l’aristocratie de la période tardive évolue et semble moins figée qu’il n’y paraît.

Les conditions nouvelles ou les facteurs de la mobilité des élites au IVe siècle.

  • Une réorganisation administrative.
    La réorganisation tétrarchique, puis constantinienne, passe par la division des provinces en plus petites entités, par la création de préfectures du prétoire. Cela implique un nombre accru de fonctionnaires impériaux, notamment de gouverneurs de provinces, de rang présidial ou consulaire. Importance des assesseurs, ou avocats, qui assistent le gouverneur sur les questions juridiques. Cette fonction représente un tremplin pour un poste de gouverneur si la faveur impériale l’accompagne.
  • Le Sénat de Constantinople.
    Fondé par Constantin et augmenté par Constance II. Les dignitaires locaux sont automatiquement promus au rang de clarissimes. C’est donc un sénat de « parvenus », dont le prestige n’atteint pas celui du Sénat romain. Mais il offre une belle opportunité de sortir du cadre local (promotion sociale) et de venir à Constantinople (mobilité géographique). Recrutement intensif dans les années 350.
  • Contraintes fiscales.
    Poids des contraintes fiscales, en particulier des charges curiales. Un rôle important est joué par la cité et ses dirigeants pour la perception des impôts. Les percepteurs (susceptores) sont désignés par les curies, mais peuvent être choisis parmi les curiales. En effet, on essaie de confier la perception à des fonctionnaires, mais c’est un échec car ils ne sont pas assez nombreux. Les curiales jouent donc un rôle de percepteurs pour l’État romain. Au-dessus des susceptores, les exactores sont chargés de réclamer les arriérés et les impayés. Un curiale insolvable est donc déchu de sa condition. Il peut alors être tenté de fuir, soit géographiquement, soit socialement, en changeant de voie (carrière dans l’administration impériale / carrière d’armateur, de sophiste, de médecin : professions où il y a exemption des charges curiales / clergé). Cf. Libanios, Epist. 696.
    Autre possibilité de fuite : rester dans la curie, mais atteindre les postes-clés, les plus hauts.

Quelles stratégies répondent à la situation nouvelle ?

Rôle des recommandations, des réseaux.

  • Kelsos.
    B. Cabouret-Laurioux présente la biographie et la carrière de ce personnage, en s’appuyant sur trois textes de Libanios : Epist. 86, 3 ; Epist. 1399, 4 ; 1474, 7.
    Ce personnage est un pur produit du milieu. Homme de circonstances, très recherché par la cour, car très cultivé, donc appelé à peupler le sénat de Constantinople.
  • Les stratégies collectives.
    La récupération des élites n’allait pas de soi : il a fallu une adaptabilité du milieu des notables, que ce soit par des choix personnels, des contraintes législatives et l’ambition. Les grandes familles des élites locales ont tenté de profiter au mieux du système.
    Cf. famille d’Asterios, à partir notamment de Libanios, Epist. 197, 3-4 et 1412 : sur trois générations s’équilibrent carrières municipales et cursus dans l’Empire.
    Cependant, si la carrière municipale est jusque là majoritairement revendiquée, la situation change à partir de la deuxième moitié du IVe siècle ap. J.-C.

Des stratégies concertées ou une adaptabilité aux contraintes du temps.

  • Permanences.
    Le maintien de la classe curiale correspond à une concentration des pouvoirs aux mains d’une élite de curiales. Ce sont les prôtoi (= principales) de Libanios. Ces puissants curiales jouent les premiers rôles, accomplissent un véritable cursus honorum des liturgies. Ils assurent les postes d’exactores. Ils ont tenu à leurs positions, puisqu’ils étaient responsables sur leur fortune de la bonne perception des impôts - d’où leur réputation de curiales oppresseurs, dénoncée par Salvien de Marseille. Cf. exemple de Letoios, qui cumule charges municipale et impériale (Libanios, Epist. 550, 1-3 ; 551, 3-4 ; 552, 12-13 ; 555, 6 ; 557, 4 ; 1365, 2-3 ; Or. 49, 19 et Théodoret, HE 14, 4).
    La législation entérine le rôle de ces grands curiales. Cf. constitution de 371, Code Théodosien I, 12, 75 : ils accèdent à un statut important, celui d’honoratus. Cf. exemple de Letoios (Libanios, Epist., 1175, 1-2).
  • Un nouvel organigramme social.
    La loi de 412 crée une distinction entre honestiores et humiliores sur les peines et amendes. Un clivage est ainsi créé et creusé entre les premiers de la curie et les simples décurions, non en vertu de nouvelles dispositions légales mais selon qu’ils jouent ou non un rôle d’État et qu’ils ont ou non des protections.
    On constate une grande obéissance à des réflexes de type nobiliaire ce qui crée une accentuation des tensions sociales. La mobilité n’est pas sans risque.
  • L’adaptabilité.
    Les grandes familles se répartissent les charges. Cf. famille de Libanios, famille de Pompeianos. Les membres de la famille doivent rester dans la curie, mais il faut également occuper les postes d’état ou du clergé : les grandes familles disposent de relais, de correspondants à tous les niveaux de l’État.

Conclusion

La permanence et l’adaptabilité des élites semblent donc être la règle d’or.


Robinson Baudry (Paris Ouest - Nanterre - La Défense), « Les patriciens à la fin de la République et au début du Principat : une mobilité sociale paradoxale »

Résumé de l’auteur :

Évoquer la mobilité sociale des patriciens à la fin de la République et au début du Principat, c’est, semble-t-il, céder au goût du paradoxe. Les sources insistent en effet sur leur capacité à conserver leur supériorité sociale et à la transmettre d’une génération à l’autre. Cette reproduction sociale remarquable rendrait improbable tout phénomène de mobilité sociale. Ce constat ne doit pas nous surprendre, dans la mesure où le patriciat constituait à cette époque une noblesse par excellence. Il reste que la réalité était plus complexe que ce modèle ne le suggère. Des familles patriciennes ont en effet pu connaître des formes de régression sociale, corrigées ou non par des processus d’ascension sociale. La recherche des cas pertinents pose toutefois de nombreuses difficultés méthodologiques. Ce que l’on interprète comme la « réapparition » d’une famille patricienne dans les sources, après une éclipse de plusieurs générations, n’est peut-être que le résultat d’un phénomène d’homonymie entre des familles patriciennes et plébéiennes. Et lorsque l’éventuelle mobilité sociale est explicitement évoquée dans les sources, elle n’en demeure pas moins suspecte : le patricien déchu constitue en effet une figure familière de l’invective politique. M. Aemilius Scaurus, Sylla et Catilina en sont les exemples les plus illustres. En définitive, l’enquête prosopographique se révèle délicate et le corpus défini s’avère pour le moins fragile. Quelques conclusions peuvent toutefois être avancées, notamment sur le rôle des sacerdoces dans les stratégies d’ascension sociale des familles patriciennes déclassées. Nous conclurons cette étude par une rapide analyse de la création de nouvelles familles patriciennes par César puis par Octavien. La promotion au patriciat a en effet pu constituer le couronnement de différentes formes d’ascension sociale, dont la légitimité pouvait être discutée, selon la part prise par les facteurs politiques. César et Octavien ont donc eu recours à une entreprise de légitimation de ces promotions, par le biais notamment de production de discours généalogiques qui visaient à présenter l’accès au patriciat comme la confirmation d’une position sociale ancienne plutôt que comme le produit d’une forme illégitime d’ascension sociale.

- La communication de Robinson Baudry avait pour but de mesurer la place des patriciens dans la société et de chercher à percevoir les évolutions de l’importance des patriciens.

Patriciat et reproduction sociale

R. Baudry part de Asconius, p. 23 C : la naissance déterminerait le statut social. À cette époque, le patriciat était perçu comme une noblesse : à partir du moment où la noblesse s’est hiérarchisée, le patriciat est devenu la noblesse par excellence. Le patriciat maintient son influence, parce qu’il est capable de s’approprier les valeurs de la nobilitas. Cf. Cic., II, Verr. V, 180 ; Att. IV, 8a, 2 ; In Pis. 1 : la reproduction, l’automaticité de l’accès au consulat est particulièrement mise en relief par Cicéron. Les nobles accèdent aux honneurs du fait de leur naissance ; or les patriciens récupèrent rapidement les codes de la nobilitas.
Dignitas intrinsèque, d’après Asconius, p. 82 C : il distingue patriciens, plébéiens nobles et plébéiens non nobles.
Étude de K. Hopkins, « Political Succession in the late Republic (249-50 BC) » dans K. Hopkins (dir.), Death and Renewal, Cambridge, Cambridge University Press, vol. 2, p. 31-119. Il nuance la capacité des nobles à assurer leur reproduction sociale. Plusieurs facteurs favorisent le renouvellement de la classe politique - facteur démographique ; facteurs politico-économiques - ce qui suppose des mécanismes de régression sociale.
Où placer le curseur de la mobilité sociale ? Peut-on faire l’hypothèse d’un seuil entre classes ?

À la recherche de la mobilité sociale des patriciens : l’apport de la prosopographie

  • Figures de patriciens déchus
    - Scaurus, consul de 115, mais on ne sait avec quels moyens il a pu faire carrière (son père appartenait à l’ordre équestre)
    - Sylla : sans doute une construction des sources. La pauvreté qu’on lui attribue (cf. Plutarque) relève en fait de l’invective.
    - Catilina : Q. Cic., Comm. Pet. 9 ; Cat. V, 7 : pauvreté, régression sociale, mais surtout construction des sources.
    - Dans ces trois cas, on voit bien qu’il s’agit de construire la figure d’un patricien déchu, car les sources sont sensibles à l’idée d’une régression.
    Servius Sulpicius Rufus : cf. Cic., Pro Mur. 16. Cicéron ne peut nier l’ancienneté de la noblesse de Rufus, mais peut revenir sur son éclat.
  • Familles patriciennes qui disparaissent des sources entre le début du IIe siècle av. J.-C. et la fin de la République
    Il s’agit de familles qui ont disparu des sources (Aebutii Helvae, Aemilii Paulli, Aemilii Papi, Aemilii Regili, Claudii Centhones, Cloelii Siculi, Cornelii Blasiones, Cornelii Merendae, Fabii Buteones, Fabii Labeones, Fabii Pictores, Furii Bubaculi, Furii Purpuriones, Manlii Vulsones, Papirii Masones, Quinctii Flamini, Sergii Silii, Sulpicii Gali, Valerii Faltones, Veturii Philones).
    Ces familles ont pu simplement connaître une extinction démographique ou une déchéance sociale, mais c’est difficilement prouvable.
  • Régression sociale ou phénomène d’homonymie ? Le cas des Sergii
    Des Sergii patriciens sont attestés à la fin de la République. Mais d’autres Sergii sont mentionnés à des positions sociales moins prestigieuses : ces hommes sont-ils patriciens ou plébéiens ?
    Étude des cas de Sergius (RE n° 2), de Cn. Sergius (RE n° 9), L. Sergius (RE n° 13), L. Sergius (RE n° 15).
    Cas particulier : Caius Sergius Orata (RE n° 33). Il serait un patricien déchu qui, en exerçant activité économique (création de l’hypocauste), en aurait retiré une certaine fortune qui aurait profité à ses descendants. Cf. Wikander, O., « Senatores and Equites 6. Caius Sergius Orata and the Invention of the Hypocaust », dans Opuscula Romana, 20, 1996, p. 177-182.
  • L’éclipse provisoire d’une famille comme indice de mobilité sociale
    Quatre cas apparaissent où une discontinuité temporelle est patente :
    - Furii Phili (M. Furius Philus (monet. 119 av. J.-C.) ; M. Furius Camillus (cos. 8 ap. J.-C.)).
    - Pinarii Nattae (Pinarius Natta (monet. 149 av. J.-C.) ; L. Pinarius Natta (pontif. 5856)).
    - Quinctii Crispini (L. Quinctius Crispinus (pr. 186) ; (T. Quinctius Crispinus, q. av. 69 av. J.C.).
    - Sulpicii Rufi (Ser. Sulpicius Camerinus Rufus (cos. 345) ; Ser. Sulpicius Rufus (cos. 51 av. J.-C.)).
    On peut supposer que ces familles n’ont plus accédé au consulat tout en se maintenant dans l’élite sénatoriale. Ainsi n’y a-t-il pas forcément de déclassement social.
    De plus, l’accès à un collège sacerdotal pourrait être un moyen de revenir aux plus hautes fonctions.

Mobilité sociale et promotion au patriciat

Le passage au patriciat est une promotion juridique (car le patriciat est un ordo). Mais c’est aussi une promotion sociale, car on entre dans une dignitas, même si cette promotion sociale va être discutée, car le patriciat est fondé avant tout sur le genus.
On constate l’hétérogénéité sociale des gens qui sont promus. Le facteur commun est la faveur politique : il s’agit de se gagner des alliés et de se concilier des ennemis. Mais le facteur politique est insuffisant, il faut légitimer cette entrée dans le patriciat. Or, l’honneur du patriciat, c’est avant tout le genus, qu’on ne peut conférer.
Des généalogies sont alors élaborées pour légitimer une ascension sociale qui aurait pu être pensée comme une simple faveur politique. La légitimation se fait aussi par la transitio ad plebem, par l’affirmation que la branche plébéienne descend d’une famille patricienne.
La promotion sociale a besoin d’être légitimée : souvent, elle vise à corriger un statut qui n’était pas compatible avec la position sociale de l’individu.

Conclusion

La mobilité sociale des patriciens est paradoxale. En outre, il est très difficile de mettre au jour des mobilités sociales descendantes.


Vincent Goncalves (Lyon III), « Sauver l’otium, sauver la noblesse : le loisir comme marqueur nobiliaire dans l’œuvre de Sidoine Apollinaire »


Résumé de l’auteur :

Il est établi que le rituel épistolaire constituait l’un des piliers de l’amicitia aristocratique de l’antiquité tardive, et qu’elle demeure l’une des sources privilégiées de cette période. En ce sens, la correspondance de Sidoine Apollinaire (431-486) a permis aux historiens de reconstituer le paysage politique et culturel de la Gaule du Ve siècle, et aux philologues de souligner l’importance de la littérature dans la vie des élites. Cette communication abordera les lettres de Sidoine comme un témoignage volontaire de la représentation de l’otium nobiliaire, qui dépasse la simple « préciosité » (A. Loyen). Dans un contexte de délitement de l’empire et de remise en cause de la prééminence des grandes familles aristocratiques, Sidoine illustre une « lateral mobility » (R. Van Dam) qui a pour but de préserver un rang et un ars vivendi. Pratiquant une « écriture de soi » (M. Foucault) qu’il destine à son groupe social, Sidoine rappelle en fait les critères traditionnels de définition de la noblesse, à travers un rappel constant de l’importance de la pratique d’un otium aristocratique.

- Vincent Goncalves a cherché à mesurer l’importance du loisir aristocratique et de l’otium, qui fait partie intégrante de l’habitus nobilitatis, grâce aux mentions qui en sont faites dans la Correspondance de Sidoine Apollinaire. Rappel de la biographie de cet auteur et du contexte politique en cours à son époque.
Sidoine nous donne à voir l’otium aristocratique. Mais ce mode d’expression est menacé par les changements que connaît la Gaule à cette période. Sidoine formule finalement un modèle d’otium syncrétique.

Diversité et intensité de l’otium
Nombreux exemples de la chasse. Elle n’est pas un otium facultatif, mais représente un élément essentiel de la noblesse. La chasse permet l’établissement d’une amicitia. Elle est en premier lieu destinée à la jeunesse, mais est pratiquée par des hommes mûrs.
La noblesse pratique également d’autres loisirs : cf. Sidoine, Epist. V, 17, 6. Pour les aristocrates les plus âgés, le jeu de dés est fréquemment utilisé. Pour Sidoine, montrer cet otium partagé est l’occasion de réunir une aristocratie éparse en Gaule, il représente une façon de communiquer.
Plus généralement, ces otia s’avèrent extrêmement nombreux. Cf. par exemple Epist. VIII, 8. Mais le loisir phare demeure la distraction intellectuelle.
Une menace est constituée par la paresse. En rappelant l’importance de l’otium, Sidoine compte remobiliser tout un réseau social, en formulant sa propre conception de cet otium cum dignitate.
L’otium n’a pas toujours une valeur négative chez Sidoine : mais il doit y avoir alternance otium-negotium. Cf Epist. II, 13, 4. L’otium est un attribut du sénateur romain.

L’otium comme moyen d’adhésion à la romanité.

L’otium comme facteur d’intégration. Cela se voit particulièrement dans le portrait du roi wisigoth Théodoric II, Epist. I, 2, 7-8 : le portrait de ce roi est présenté manière très favorable, car on le montre comme un roi totalement romanisé.
Sidoine dénonce le non-respect de l’otium par ses compatriotes, en particulier le non-respect des codes temporels. Cf Epist. V, 7, 2-3 ; V, 17, 5. Il présente l’otium comme moyen de parvenir à une pax : lors de l’otium, on ne parle pas de politique.
Outre la présence de plus en plus pressante des Barbares, surgit évidemment un discours ascétique et un mouvement chrétien développés et propagés par les milieux monastiques, qui s’attaquent au mode de vie aristocratique traditionnel, en dénonçant le loisir aristocratique et la superbia qu’ils incarnaient. Cf. Saint-Martin, Vie de Saint-Honorat VI, 1 ; Paulin de Pella, Eucharisticos v. 141-148. Ce discours fut suffisamment audible pour que Sidoine prenne la défense de l’otium aristocratique, alors que lui-même était évêque.

La recherche d’un otium personnel

Sidoine évoque fréquemment l’otium. En intégrant l’épiscopat, il semble changer de réseau épistolaire : avant 470, celui-ci semble concentré autour de Clermont, de Lyon et en Aquitaine. À partir de 470, on observe une sorte d’éclatement de ce réseau, comme si Sidoine avait pris acte de la fin de la Gaule romaine.
Il élabore alors un modèle qui transparaît à travers un exemplum uirtutis, celui du sénateur Vectius. Cf. Epist. IV, 9, 2-3. Vectius est un individu qui ne rejette pas la chasse ni le luxe des vêtements, mais intègre la lecture de livres saints dans ses repas et ne consomme pas le produit de sa chasse. Il constitue donc un syncrétisme entre la chasse traditionnelle et un mode de vie chrétien.
Un autre exemplum uirtutis est incarné par Tonantius.

Conclusion

L’otium est utilisé dans le mode de vie aristocratique. Cependant, la définition de cet otium s’infléchit : il y a dans l’otium l’affirmation du statut de noble, mais aussi de celui de chrétien. Alors que sur plan politique, les cadres s’effondrent, l’otium permet un maintien des cadres aristocratiques.
Foucault : « écrire, c’est donc « se montrer », se faire voir, faire apparaître son propre visage auprès de l’autre » (M. Foucault, « L’écriture de soi », 1983, dans Dits et écrits, 1954-1988, tome IV, 1980-1988, Paris, Gallimard, 1994, p.415-430) . La lettre témoigne davantage de la « qualité d’un mode d’être » que de « l’importance d’une activité ». Étendre cette affirmation de M. Foucault à la Correspondance de Sidoine, c’est souligner ce rôle d’écriture de soi, ce témoignage du moi aristocratique alors que disparaît cette noblesse. Le critère de définition d’une élite est au cœur de sa Correspondance. Sidoine devient alors non pas tant « le dernier des Romains » que le dernier des nobiles.


Marie Dallies (Lyon III), « Les voyages d’études de l’élite sous le Haut-Empire romain ».

Résumé de l’auteur :

À la fin de la République, les jeunes issus de l’élite de Rome, fils de sénateurs et de chevaliers, se pressent tous à Athènes pour achever leurs études de rhétorique et de philosophie auprès des maîtres les plus célèbres. Sous le Haut-Empire, cependant, la documentation se fait plus éparse, laissant penser que le voyage d’études des jeunes gens se raréfie. A partir des sources littéraires et épigraphiques mentionnant la pratique de voyages d’études, nous chercherons à définir qui sont ces étudiants, leur origine et leurs destinations ainsi que les motivations de leur voyage : quelles sont les matières qu’ils étudient ? Dans quel but ? Nous nous intéresserons également aux modalités de leur voyage et aux conditions de leur vie dans des pays étrangers. Nous nous demanderons pour terminer pourquoi les mentions de voyages d’études sont si faibles sous le Haut-Empire (alors qu’elles sont relativement importantes pour la fin de la République et l’Antiquité tardive).

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