Journée d’étude : "Poésie et philosophie : un impossible sacrifice ?" (17 nov. 2016)

Petit état des lieux de la question

lundi 30 mai 2016, par Nicolas Murena

Les ruptures entre poésie et philosophie constituent une des problématiques les plus tenaces de notre modernité, plus encore à chaque fois que l’une ou l’autre pratique se pose la question de ses possibilités et de sa place dans la société. À tel point, sans doute, qu’il en va dans ces ruptures d’une rivalité hégémonique entre deux discours tentant d’encadrer nos pratiques, par exemple politiques ou éducatives. Platon, lorsqu’il imagine le modèle d’une cité juste, exclut une partie des poètes de la cité (le tri, on le sait, se fait suivant une logique d’encadrement des contenus et de rejet du régime mimétique de la lexis). Sa réflexion, qui se complique aussi à la lecture des Lois, passe alors par des propositions de réformes scolaires très concrètes. Il s’agit de donner aux futurs dirigeants de bonnes fables pour concevoir de bons esprits. Mêmes acteurs, nouveaux rôles, à l’époque moderne, lorsque Heidegger (alors recteur et professeur de philosophie à Fribourg), prononce son très polémique Discours de rectorat. Nous sommes en 1933. Le recteur et le nouveau pouvoir en place désirent tous deux – sans doute chacun à leur manière, suivant une articulation entre eux très complexe et très commentée – une (re)fondation culturelle. La scène semblerait se rejouer, à ceci près que Heidegger, loin de fustiger la poésie, l’accueille au contraire comme le moyen d’une orthopédie nationale et politique : c’est par Hölderlin, poète entre les poètes, que passerait la possibilité d’inventer une histoire allemande et de restaurer un Occident en temps de détresse. On note ainsi qu’historiquement, après une période où la poésie fut envisagée comme le poison que la philosophie se devait de surveiller pour diriger, en succéda une nouvelle où elle fut au contraire accueillie comme son ultime remède. Se serait alors ouvert ce qu’Alain Badiou nomme aujourd’hui un « âge des poètes », à savoir un âge où la poésie et la philosophie auraient tenté conjointement de suppléer aux défauts d’une philosophie en crise pour prendre en charge la grande désorientation de l’époque. De cet âge, couronné y compris par des poètes que nous connaissons bien, vu de France – Rimbaud, Mallarmé – dateraient un certain nombre de procédures poétiques et philosophiques qu’il s’agirait désormais de remettre en cause.

1. Ancien (et moderne) est le différend du poétique et du philosophique

Les ruptures poésie/philosophie, qui consonnent avec l’arbitrage de domaines d’opérativité, avec la mise en débat de questions épistémologiques, nous ont livré plusieurs scènes agonistiques plus ou moins célèbres entre poètes et philosophes. Ce fut le cas encore très récemment (en 2014) entre Alain Badiou (L’Être et l’événement, 1988) et Philippe Beck (Contre un Boileau, 2015)[1], à ceci près que le très classique différend du poétique et du philosophique ne s’est pas déroulé sous la forme du conflit déclaré (Platon) ni sous celle de la solitude ou de la discussion impossible (Celan/Heidegger) mais davantage à la manière d’un aimable « traquenard »[2] ratifiant une sorte de mutuelle (mais peut-être temporaire) déclaration d’indépendance : celle d’une poésie et d’un art poétique déliés de toute conception théorique première (P. Beck) et celle d’une philosophie apprenant à se « désuturer » pour renouer avec l’intégralité de ses possibilités (A. Badiou). Dans le contexte spécifiquement français d’une reprise de la pensée allemande de l’histoire, et particulièrement d’une philosophie échafaudée sur le commentaire des textes poétiques, n’est-ce pas là une manière de remettre le diable dans sa boîte ? Mais de quel « diable » parlons-nous ? Et de quelle « boîte » ?
On ne peut en effet que difficilement occulter l’ambiguïté de ces rencontres, les déclarations d’indépendance semblant se jouer au plus près de ce qui est écarté, au point que l’on pourrait se demander s’il n’y a pas même entre les les pratiques poétiques et philosophiques une part de consubstantialité troublante. Platon brûle ses poèmes pour entrer en philosophie. L’acte est symbolique : se purifier rituellement par le feu, première modalité du sacrifice. Inversement, nombreux sont ceux qui, au sein de la modernité, combinent d’une manière ou d’une autre les deux pratiques : Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Roger Laporte, Philippe Lacoue-Labarthe, Philippe Beck, par exemple. Quoi d’étrange, dès lors, si le tracé revendicatif d’une ligne de partage (d’une frontière, d’une limite, d’un seuil intolérable à ne pas franchir) a toujours recelé malgré tout la possibilité de prendre part, et en conséquence indiqué la nécessité – au choix – d’inventer une pratique interstitielle, d’échafauder une stratégie de maintien sans mélange ou bien plus radicalement de se purger du double ennemi sous une forme parfois (très) proche de l’auto-mutilation (Bataille), ou de « l’opération vivante » (Rimbaud) ? C’est tout au moins ce que semble refléter, à travers les textes et les époques, la reprise d’un vocabulaire médical de l’ablation (il est question de coupe, de taille, de désuturation) ou bien du deuil impossible (hantise, refoulement) et par conséquent toute une thématique de la résection (survie, renouvellement) ou de la mort (risque, menace, chute, naufrage), pour évoquer à chaque reprise ces opérations. Dans le domaine philosophique en particulier, la liaison/déliaison au poétique semble circonscrire l’enjeu d’un travail et d’un désir faisant peut-être de ces (dé)liaisons autant d’actes cathartiques. Peut-être est-ce à cette fin que les scènes agonistiques de la poésie et de la philosophie sont effectivement des scènes (Lacoue-Labarthe), c’est-à-dire passent par la construction (un peu) simplifiée de rapports de force, ainsi que par l’élaboration d’images dans le lexique employé pour les décrire. Ces conflits ne seraient-ils donc pas avant tout le produit d’une philosophie tentant de se surmonter, tantôt par la voie de la logique traditionnelle au sein de sa plus haute difficulté (Novalis, Hegel, l’ensemble des propositions sur la philosophie et la mort), mais tantôt aussi par les voies du paradoxe ou de la contrariété comme aporie indépassable du système (Hölderlin philosophe, Rousseau, Lacoue-Labarthe) ? L’indication même d’une césure spéculative (Hölderlin, Lacoue-Labarthe, Laporte), ou bien encore d’une syncope (Nancy), d’une déchirure ou d’une différence (Derrida), ne dessine-t-elle pas l’indice d’une coupe et d’une scène de sacrifice, encore une fois ? Ce que la possibilité d’un sacrifice semble déceler dans ces conflits répétés, c’est une constante économique de la pratique philosophique, celle de la régénération du cep que l’on coupe (ou que l’on bouture).

2. L’âge des poètes – et maintenant ?

L’âge des poètes, concept clé ou proposition pédagogique pratique, renvoie chez Alain Badiou à une définition précise, celle d’un âge où la poésie, suppléant à une philosophie défaillante, viendrait délivrer une proposition sur l’être. Une liste de poètes majeurs est proposée : Hölderlin, Mandelstam, Trakl, Rimbaud, Mallarmé, Pessoa, Char, Celan. Il ne s’agit pas absolument d’une liste close mais plutôt de quelques auteurs majeurs auxquels l’on pourrait en ajouter encore bien d’autres. Dans cette liste, cependant, deux noms importent particulièrement pour Badiou : celui de Hölderlin, qui ouvre cet « âge » et demeurerait la référence incontournable pour tous les autres, et celui de Celan qui, toujours suivant les mots de Badiou, viendrait le clore. Impossibilité ou nécessité, nous serions donc définitivement sortis d’un tel moment et nous serions ainsi sans doute également conviés à « sortir » des procédures génériques qui triomphent avec lui : redéfinitions aux deux pôles du sujet et de l’objet (par conséquent du biographique, des questions d’énonciation ou du réel), interrogation profonde sur le statut de l’image, des figures (et plus spécifiquement de l’imagination créatrice ou de la métaphoricité), esquisse d’un programme conjoint de littéralisation des textes poétiques (émancipation du vers libre en dehors de la métrique traditionnelle, développement de la prose, etc.) Par conséquent, on l’imagine, c’est d’un certain pan de la philosophie (de la linguistique et des sciences humaines) que nous serions peut-être également invités à nous détacher : celui d’un triomphe du texte critique, de l’autotélisme et des métadiscours, par exemple. L’âge des poètes, comme on croit le comprendre, renvoie donc à une proposition épistémologique très forte qui concerne aussi les études littéraires. Étant acquis que ces dernières (depuis G. Genette, notamment) doivent beaucoup aux cadres légués par la philosophie, il semble donc important d’investir en retour l’étude d’une telle catégorisation. On peut en particulier se demander quels sont les traits communs qui justifient l’élaboration d’une telle liste, ou plutôt si la différence des traditions et des pratiques, mettons entre Hölderlin, Rimbaud et Pessoa, ne constitue pas une force centripète plus forte que cette tentative de rassemblement. On peut se demander également si la prise en charge d’un cadre extra-national moderne, partant distinct de la reprise spécifiquement française (et philosophique) de la tradition allemande, ne nous conduirait pas de nouveau à envisager ce cadrage théorique autrement. De manière générale, on pose la question de l’opérativité d’une telle catégorisation en dehors du domaine propre de la philosophie et de ses « scénographies ». D’autre part, enfin, et sans qu’il s’agisse là de prononcer des soupçons (bien au contraire !), on voudrait poser la question de savoir ce qu’implique cette catégorisation en termes de décisions extra-littéraires et extra-philosophiques. C’est là qu’intervient en particulier une réflexion possible sur le domaine du politique ou de l’éducation.

3. Pratique et conduite – de la poésie/de la philosophie

Un horizon possible de notre propos est en effet d’imaginer les conflits entre poésie et philosophie comme rivalité hégémonique dans le domaine de la pratique. Bien souvent, en effet, le discours de la philosophie à l’égard du poétique se réalise comme relais ou forme d’un discours pédagogique et politique. Les livres II et III de la République, s’ils s’insèrent dans un dialogue sur la justice, et particulièrement sur les conditions de possibilités d’un État juste, se conçoivent également comme un intéressant manuel de réflexion sur la bonne pédagogie à employer. Platon y élabore en effet toute une réforme, conduite sur la base des deux piliers de l’éducation athénienne : la « musique » et le « gymnase ». De même, c’est comme recteur, précisément, que Heidegger prononce son Discours de rectorat. La question d’une réforme de l’Université allemande (en raccord avec un creusement de la question de l’être) est posée de fait devant un public d’enseignants et d’élèves. Dans le cadre de la rencontre Beck-Badiou, enfin, il est également beaucoup question d’école (La Fontaine, l’apprentissage de et par la littérature, etc.) et la discussion s’effectue, une fois de plus, devant des élèves. À ces trois exemples on pourrait en ajouter bien d’autres et évoquer par exemple, bien que la question du poétique (mais non pas du langage), soit un peu en retrait, les textes du jeune Walter Benjamin (La vie des étudiants) ou de Gérard Granel (De l’université), qui n’est pas par hasard le premier traducteur du Discours de rectorat. Ces relais, et principalement celui de Granel, comme on l’imagine, nous mèneraient alors au plus près de notre situation actuelle. Il importe cependant d’ajouter qu’outre un important débat sur les sciences humaines, c’est la question de la conduite spirituelle (ou intellectuelle) du champ pratique qui se trouve essentiellement posée à travers l’ensemble de ces textes, ainsi que celle d’une rivalité possible du poétique dans cette conduite. On aura soin d’observer, en effet, à quel point il n’est jamais tout à fait question d’élèves complètement lambda dans ces discours, quoiqu’il en soit par ailleurs de leur degré d’universalité (et parfois de républicanisme). La réflexion platonicienne porte essentiellement sur l’éducation de ceux qui font la cité (hommes politiques, soldats ou stratèges) ; le discours du recteur de Fribourg s’adresse aux « cadres » de la nation allemande, à ceux qui ont en main le destin du pays, la tâche de le conduire ou de le guider (c’est l’important thème de la Führung) ; présents à l’ENS Ulm, Beck et Badiou ne débattent pas dans un cadre tout à fait anodin : les élèves qui assistent à la discussion représentent tout de même de futurs professeurs et de futurs chercheurs. Enfin, chacun de ces philosophes (Platon, Heidegger, Granel, Badiou), sont aussi des formateurs. Comment, dès lors, ne pas arpenter les propositions de ruptures méthodologiques et épistémologiques comme des décisions qui engageraient aussi une certaine réflexion sur l’école, l’élève ou la conduite en général du politique et de la société ?
L’horizon de telles réflexions, on le sait, recoupe des préoccupations très importantes chez ces différents penseurs. En l’occurrence, il est frappant que ces opérations de liaison/(dé)liaison se soient toujours produites lors de grands moments critiques de décision métaphysique et politique, comme si l’enjeu des ruptures/réconciliations se muait aussi en question sur les possibilités de la métaphysique et du politique eux-mêmes. On ne sera donc pas surpris par un certain ton (voire par un certain engagement) philosophique, proche du militantisme, ni enfin par le recours aux formules du devoir et du manifeste. Chez Derrida, Nancy ou Lacoue-Labarthe, par exemple, on trouvera maintes fois la proclamation d’une certaine « urgence » de pensée dans la reprise serrée de questionnements conjoints sur l’art, la philosophie et le politique. Loin cependant de chercher à mettre en évidence un très hypothétique front commun entre tous ces penseurs (et parfois poètes), il serait plutôt utile de se demander, par exemple, comment la question du politique entre à nouveau en jeu dans la (ré)organisation/(dés)organisation du rapport entre les deux pratiques. On verrait alors se détacher une possible ligne de fracture articulant notre situation récente (et tout aussi urgente, sans doute) à une pensée plus vaste de l’histoire moderne – articulation qui redouble donc potentiellement celle d’un partage disciplinaire et d’un désir hégémonique d’une discipline sur l’autre (ou sur les autres).

[1] La rencontre eut lieu lors d’un séminaire d’Alain Badiou à l’ENS Ulm, 2014, Salle Dussane.
[2] Le mot est d’A. Badiou.